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Retour d’Ukraine

Pays de Cocagne, l’Ukraine? La crise et les remous politiques récents sont de nature à ôter tout optimisme. Et pourtant, quelle renaissance culturelle, intellectuelle, que de talents! Les impressions de voyage de Georges Nivat

Pays de Cocagne, l’Ukraine? Oui, il suffit de songer aux Propriétaires à la mode d’autrefois, de Gogol (grand écrivain de langue russe, dont l’œuvre est à demi ukrainienne par les sujets). C’est dans la «petite Russie», comme on disait au dix-neuvième siècle (à proscrire aujourd’hui) que la génération de Pouchkine situait l’héritage antique de l’empire, la filiation quasiment homérique de la Russie. Si L’Odyssée fut traduite par un poète russe, Joukovski, ­L’Iliade le fut par un Ukrainien, le poète Gniéditch, né à Poltava. Et les ukrainismes de Gniéditch donnent une saveur antique à son poème.

Las, aujourd’hui l’Ukraine n’est plus ce pays de Cocagne, la crise y sévit depuis trois ans, et le désordre politique y est grand. On se rappelle qu’en 2004 Kiev avait vécu la «révolution orange», après les élections présidentielles de décembre 2004, dont les résultats étaient sans doute truqués. Elle est bien oubliée, la «révolution orange»! le nouveau président, Viktor Ianoukovitch, n’est autre que le «mal élu» de novembre 2004 dont l’élection avait été annulée sous la pression de la rue. La place de l’Indépendance (le fameux «Majdan» – le mot est turc – de Kiev avec sa colonne rutilante d’or et son kitsch postsoviétique) était alors occupée par les tentes des manifestants, les enfants de mes amis y campaient, l’Ukraine palpitait comme jamais. Aujourd’hui tout y est calme, et le commerce a remplacé les tentes. Le président pro-russe, leader du Parti des Régions, a succédé au vainqueur de 2004, le président Iouchtchenko qui, dans sa lutte fratricide avec son alliée, la femme d’affaires Ioulia Timochenko, a tout perdu.

Or voici que Ioulia, Ioulia à la tresse d’or, qui semble née des blés (son apparence a muté juste avant les événements «orange») est au cachot dans une prison, accusée selon un article du code pénal d’avoir signé avec la Russie des accords pétroliers qui étaient au détriment de l’Ukraine. Au tribunal elle fait face avec rage, insulte le juge, et ses partisans, et surtout ses partisanes, entourent le tribunal. Surprenant retournement des choses, puisque Ianoukovitch était en 2004 «l’homme des Russes», et Ioulia l’inverse! Ianouchkovitch semble se débattre dans ces contradictions, hésitant à signer un accord avec l’Union européenne, qu’il voudrait limiter à dix ans, comme s’il ne signait le mariage que pour un temps probatoire… Certains, en Ukraine, le soupçonnent de vouloir en réalité faire capoter le mariage avec Bruxelles.

A Varsovie, où se tenait récemment le Sommet européen de l’Union pour les pays de l’Est (sommet auquel la Pologne tenait énormément, mais auquel le président Sarkozy n’est pas allé), Ianoukovitch fut visiblement pressé de toute part de libérer Ioulia. (Comment admettre de juger au pénal des fautes politiques qui ne devraient en somme être sanctionnées que par les électeurs? et qui, d’ailleurs le furent). Féministes et fanatiques de Ioulia assiègent donc le tribunal, le Bloc de Ioulia dépose au Parlement un projet de «décriminalisation» qui est rejeté, mais remplacé par le projet d’«humanisation» du président Ianoukovitch. Les communistes s’étonnent en revanche que le procureur ne requière que sept ans de prison, le minimum prévu par la loi! Le citoyen n’y comprend plus rien. Comment s’y retrouver?

La société civile poursuit pourtant sa vie, en toute liberté: l’Académie d’Ostrog va fêter les 17 ans de sa renaissance – mais 435 ans depuis sa naissance: c’est à Ostrog que vit le jour l’imprimerie en cyrillique. J’étais allé à Ostrog peu après qu’elle eut rouvert ses portes et j’y avais vu courir des petits cochons entre les jambes des quelque vingt étudiants du tout début: une vraie idylle gogolienne!

L’Académie Mohyla, née après Ostrog, mais qui la surpassa largement, et joua un rôle majeur dans la modernisation de l’enseignement en Russie au XVIIe siècle connut sa seconde naissance en 1991. Elle va dans les jours qui viennent fêter solennellement ses vingt ans (396 depuis sa fondation par le métropolite Mohyla). Cette renaissance est l’œuvre d’un homme, Viatcheslav Brioukhovetski, qui a su entraîner des sponsors (de la diaspora en particulier), des savants, des étudiants, et créer de toutes pièces une magnifique haute école, avec des chercheurs en littérature et philosophie, histoire européenne, génétique, psychologie, arts visuels, droit, politique, écologie… On y enseigne en ukrainien et en anglais. L’Académie est le principal symbole de la renaissance nationale ukrainienne. J’y loge pendant quelques jours et me trouve au centre d’une ruche universitaire. L’Ukraine vient de fêter le grand écrivain et dissident courageux Ivan Dziouba, et on se propose de donner à l’université de Kharkov le nom du grand poète Vassyl Stus, mort au goulag.

L’Ukraine a ses écrivains (le prosateur Andrukhovitch par exemple), ses poètes (en masse), ses artistes (des légions), ses quatre dénominations chrétiennes, qui la rendent plus tolérante (orthodoxie relevant de Moscou, Eglise ukrainienne, Eglise autocéphale, Eglise uniate). Aujourd’hui où j’écris ces notes, des juifs hassidim ont envahi rues et gares. Ils viennent d’Amérique ou d’Israël et vont à Medjiboje, où est enterré le fondateur du hassidisme: pieux «anciens» et jeunes gaillards avec leur châle de prière pour le Yom Kippour.

La beauté de Kiev, la splendeur de sa basilique Sainte Sophie, qui date du XIe siècle, et des catacombes de la Grande Laure des Grottes, où est né le monachisme de l’est, ne sont qu’un élément de ce très grand pays… Elle a aussi une vraie richesse dans le bilinguisme de tant de ses citoyens (russe pour la maison, ukrainien à l’école, pour ce qui est de Kiev); mais il est des régions où le russe disparaît: les jeunes ne le connaissent plus, l’anglais le remplace. Quant à la langue ukrainienne, «langue des rossignols», il faut aller l’écouter ailleurs qu’à Kiev, à Poltava par exemple.

Cette nouvelle tolérance, ces bilinguismes variés, ce sont autant de principes européens. Et pourtant la frontière entre Ukraine et Europe reste invisible, mais indestructible, comme dit Andrukhovitch. L’Europe, au fond ne veut pas vraiment la connaître, non plus d’ailleurs que les autres pays de l’Est, même ceux intégrés dans l’Union comme la Roumanie.

L’Ukraine souffre peut-être de ce qu’un journaliste appelait récemment dans le quotidien Dien («Le Jour») – qui paraît en version russe et en version ukrainienne – d’une incapacité à sortir d’un «infantilisme sociétal». A la télévision les «serials» sont en russe, mais sous-titrés en ukrainien, des sous-titres qu’on ne regarde pas, en tout cas pas à Kiev… Le seul grand talk indépendant, de la télévision privée TVi, passe d’une langue à l’autre.

Le «Dnipro» (Dniepr) reste majestueux, tel que l’a chanté Gogol, tel que le contemple Vladimir (pardon Volodimir!) du haut de sa statue monumentale – et les petites églises du Podol, le quartier bas de Kiev, celui des entrepôts, du négoce et de l’Académie Mohyla, ont leurs icônes ceintes de leur châle de lin blanc brodé de motifs rouges: on est bien en Ukraine!

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