Il était une fois

Le retour d’Ulysse

Les présidents de la Ve République ne font pas étalage de leur vie maritale, soit parce qu’elle est normale, soit qu’elle est apparemment normale, soit parce qu’elle ne l’est pas. Mais depuis le soulèvement contre le mariage pour tous, un créneau politique était à prendre: François Fillon s’est posé en traditionaliste, défenseur d’une institution en péril. Il n’a pas de rival pour le faire mieux que lui. Y réussira-t-il aujourd’hui?

C’est prouvé, pendant tout le temps qu’Ulysse fut absent, loin d’elle, Pénélope travaillait pour lui, faisant et défaisant sa toile, tenant à distance les importuns, recevant les amis, détournant les ennemis, un vrai boulot d’assistante politique, accompli par fidélité, par amour peut-être mais jamais enregistré à la questure d’Ithaque parce qu’Ulysse, au fond, se foutait de la bureaucratie. Quand un quérulent lui a fait remarquer qu’émargeant au budget de la mythologie, le salaire payé à Pénélope dépassait de très loin ses prestations effectives, Ulysse, frappé à l’estomac, s’est enfermé dans ses appartements.

L’époux glorieux d’une femme toute dévouée à lui

Lui, le roi revenu de Troie au travers des dangers et des tentations, l’époux glorieux d’une femme toute à lui dévouée, avoir à rendre compte devant quelque vulgaire parquet fiscal du prix des heures de Pénélope passées à l’attendre, non il ne pourrait pas. Ce serait non seulement humiliant mais impossible faute de la preuve matérielle qu’elle avait bossé. Certes, sa toile était bien achevée et présentable, mais tout ce temps pour un linceul? Comment justifier que pendant toutes ces années elle défaisait la nuit ce qu’elle avait tissé le jour afin de gagner du temps, d’être avec lui malgré l’absence? Les procureurs savent-ils quelque chose des ruses des couples pour triompher du temps? De cette intelligence secrète entre deux êtres liés par une promesse?

Ulysse reste mutique

Huit jours durant, Ulysse est resté mutique. Sa cote de popularité a dégringolé. Pénélope a disparu. On a ressorti une vieille interview d’elle dans laquelle elle disait n’être pas l’assistante de son mari. Bien sûr qu’elle ne l’était pas, elle est beaucoup plus, son épouse assistante, la tisserande de sa maison, méritant salaire. Ulysse a été outragé qu’on ne fasse pas la différence. Un parlementaire a le droit de coucher avec son assistante mais il n’a pas le droit de payer sa femme pour l’assister, un comble! Les modernes ne comprennent plus rien au mariage. Pire, ils le méprisent. Écœuré, Ulysse a pensé tout larguer. Retourner chez les Sirènes, hors du temps de l’histoire. Anticipant leurs propres défaites, les hommes de son entourage l’y encourageaient.

Mais il s’est ravisé. Contre toute attente, il est revenu en roi de la primaire, décidé à vaincre les doutes. Il s’est finalement résolu à prendre acte du changement des mœurs: le travail parlementaire ne se fait pas en famille. Il s’est excusé de ne pas l’avoir compris plus tôt. Il a publié ses fiches de paie parlementaires sur la toile, la toile de Pénélope dont il continue ainsi l’ouvrage. Le texte suit son cours, tissé à l’infini sur le Web.

Arrêtons la métaphore homérique

J’arrête la métaphore homérique au moment où Ulysse, Le Fâché, tue ses rivaux, les médias, la justice, etc. La fin est imprévisible. Violente peut-être.

Je l’ai filée jusqu’ici pour rendre compte de ce qui est en jeu dans la candidature de François Fillon: une vision du couple et de la famille. La première image de sa campagne publiée par Paris-Match est celle de monsieur, madame et leurs enfants devant leur château de Beaucé dans la Sarthe. C’est la première fois qu’un prétendant place sa candidature dans ce cadre normatif.

Les présidents de la Ve République ne font pas étalage de leur vie maritale, soit parce qu’elle est normale (de Gaulle, Pompidou) soit qu’elle est apparemment normale (Giscard d’Estaing, Chirac), soit parce qu’elle ne l’est pas (Mitterrand, Hollande). Mais depuis le soulèvement contre le mariage pour tous, un créneau politique était à prendre: François Fillon s’est posé en traditionaliste, défenseur d’une institution en péril. Il n’a pas de rival pour le faire mieux que lui.

Une faille au dispositif

Son acte de contrition de lundi est une faille dans le dispositif. Obligé d’admettre qu’il avait mal compris l’évolution des mentalités, il a fragilisé le modèle familial traditionnel sur lequel il entendait s’appuyer. Et le joli château de Beaucé, où se déroule l’idylle, risque de devenir trop cher à entretenir. Des tuiles, déjà sont par terre.

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