il était une fois

Le retour fantasmé de Maximilien Ier, empereur du Saint Empire romain germanique

C’est en s’appuyant sur leur histoire telle que l’a racontée le XIXe siècle que les Suisses justifient leur résistance à l’Union européenne. Mais est-ce vraiment le meilleur guide pour une politique du XXIe siècle?

Il était une fois

On est en août 1495 à Worms, où se tient la diète du Saint Empire romain germanique, dont la Suisse est membre. L’empereur Maximilien Ier entend stopper la décadence du corps impérial et le renforcer face à ses deux ennemis, Turcs et Français. Il soumet à ses Etats une grande réforme destinée à maintenir une paix publique «perpétuelle». Un Tribunal impérial permanent sera créé, financé, comme d’autres dépenses de l’Empire, par un nouvel impôt, le Gemeinpfennig. Le tout sera mis sous le contrôle d’une diète qui se réunira chaque année.

La taxe impériale soulève quantité d’objections dans les Etats allemands. Les Pays-Bas la refusent tout net. Les Suisses l’avalent encore moins. L’ensemble de la réforme maximilienne leur paraît inutile et suspecte. Ils s’organisent pour s’en faire exempter, avec l’appui empressé de la France, désireuse de séparer les Confédérés de l’Empire. Des discussions bilatérales commencent. En septembre, une ambassade impériale est à Zurich pour recevoir, croit-elle, l’accord des Confédérés, amis de la paix et membres disciplinés de l’Empire. Elle repart bredouille. En novembre, les Suisses (sauf Berne) signent une alliance avec la France, histoire de montrer qu’ils ont des marges.

En février 1496, une délégation impériale revient à Zurich pour obtenir des précisions sur la position suisse. Le ton est plus vif cette fois-ci: un refus de l’impôt pourrait valoir des représailles impériales. Les Suisses restent évasifs. Sans dire clairement non, ils espèrent que Maximilien, comme l’ont fait ses prédécesseurs, finira par les exempter de cette réforme de la paix publique qui, selon eux, ne se justifie ni par la nécessité pratique – les pays suisses assurent eux-mêmes leur sécurité – ni par l’histoire.

L’empereur est agacé. Les Suisses aussi. Leurs relations s’enveniment autour d’incidents qui cristallisent l’animosité réciproque. Au printemps 1497, les Confédérés envoient une ambassade chez l’empereur, munie d’instructions précises. Ils demandent que leur soient restitués leurs anciens privilèges, maintes fois confirmés. En retour, ils se disent prêts à «s’acquitter fidèlement envers le Saint Empire de tout ce que leur commandaient le devoir et l’équité, autant que le leur permettaient leurs forces». Maximilien lâche du lest. Il a besoin des soldats suisses et ne veut surtout pas jeter les Confédérés dans les bras de la France. Un compromis est trouvé, en septembre 1497, sur toute une série de tracasseries bilatérales concernant Saint-Gall. Mais les questions de l’impôt et du tribunal d’empire n’avancent pas.

Les Suisses se tiennent à l’écart de toute assemblée impériale qui pourrait laisser croire à leur soumission. Plus le temps passe, plus les esprits s’échauffent. Les Suisses se laissent aller à une intransigeance hautaine. Des insultes s’échangent de part et d’autre de la frontière séparant les pays suisses des pays souabes.

«Pour la première fois, écrit Johannes Dierauer dans son Histoire de la Confédération suisse (1912), se manifesta dans les couches profondes de la population une antipathie marquée entre les deux moitiés de la race alémane. Suisses et Souabes se séparaient dans un sentiment d’irritation, d’hostilité. Les premiers considéraient avec fierté leurs conquêtes politiques et militaires, et se vantaient de l’indépendance et de la considération dont jouissait leur patrie; les seconds ne comprenaient rien à ce patriotisme et ne voyaient dans l’abandon de la grande nation allemande par les Confédérés qu’orgueil et trahison.»

L’hostilité débouche sur une guerre de près d’un an, en 1499. Maximilien met les Suisses au ban de l’Empire, sanction grave. Il fait circuler un manifeste où se lisent les rancœurs d’un Habsbourg excédé par «les empiétements criminels» de ce «grossier et vil peuple de paysans», dans lequel ne réside «aucune vertu, aucun noble sang, aucune modération, mais seulement un vain orgueil, de la perfidie et de la haine à l’égard de la nation allemande et de son chef légitime». A l’issue de cruelles batailles, les Confédérés l’emportent sur les lansquenets souabes au service de l’empereur. Le 22 septembre, la paix est conclue à Bâle. Elle règle les conflits juridictionnels locaux et, par omission calculée, exonère de fait les Confédérés de leurs obligations envers l’Empire: pas d’impôt et pas d’obéissance au tribunal impérial.

Les Suisses ne sont pas formellement séparés de l’Empire. Ils continuent durant le siècle suivant à s’en présenter comme membres, dans la mesure où cette appartenance donne un sens géopolitique à leur Confédération, mais ils n’en assument aucune des obligations. Ils sont «dans l’Empire», ils acceptent le cadre mais non la communauté d’action que veut instaurer Maximilien. Les circonstances extérieures, et notamment l’appui de la France, favorisent leur détermination à ne pas l’accepter.

Le XIXe siècle suisse a puisé dans le moment impérial pour fonder une tradition spécifiquement helvétique de résistance. La plupart des peuples européens faisaient de même, cherchant eux aussi les motifs historiques dignes de justifier leur Etat-nation. L’ayant fait, en ayant ensuite éprouvé les conséquences les plus dramatiques, ils ont résolu de s’allier. Librement. Sans plus d’empereur pour les y obliger. Et c’est maintenant que les alliances sont libres et participatives comme elles ne l’ont jamais été, que les Suisses, aveuglés par le culte de leur liberté anti-impériale, rejouent la musique de la résistance et voient des Maximilien partout. Dommage.

Publicité