Quelle est l’image que la mémoire collective conserve du massacre de Tiananmen? Curieusement, un homme seul, en chemise blanche, deux sacs de supermarché à la main, défiant – le dos tourné à notre regard – une colonne de chars descendant l’avenue menant à la place. Pas de fusils, pas de cadavres d’étudiants entassés, pêle-mêle avec leurs vélos, pas de policiers ni de soldats, sinon, deviné, celui qu’on imagine aux commandes de son char. La tuerie, à l’heure où la photo a été prise, est achevée, et la protestation silencieuse de cet homme marque le point final d’une fête libertaire achevée dans le sang et l’horreur.

Diplômé de chinois et orientaliste, Adrien Gombeaud s’est intéressé à détailler tout ce qu’on peut savoir et comprendre de cette photographie – en réalité il y en eut plusieurs, de quatre reporters différents – vingt ans après. Des photographes installés, par force, dans l’hôtel Beijing jouxtant la place et sous l’objectif desquels est apparue, à l’aube, cette scène incroyable de quelques minutes. Ces quatre hommes, que l’auteur a retrouvés, racontent ici le parcours rocambolesque de leurs images, échappées aux saisies de la police. Et si la photographie est souvent une chance furtive, celle-ci l’est à un point extrême, en ce que ces quelques instants disent de la rébellion avortée: l’homme seul disant «non» à l’imbécillité de la répression, l’homme faisant face à la mort. «Soldat inconnu», minuscule et solitaire dans un espace démesuré.

Mais avant de lire cette image extraordinaire, Gombeaud scrute la scène de la révolte: une immense place adossée à l’une des portes donnant sur la Cité interdite, et où une autre jeunesse, en 1919, dit sa révolte contre l’arrière-garde, comme les enfants de 1989 conspueront Deng Xiaoping, l’octogénaire. Lieu des grandes manifs officielles, Tiananmen est encore celui des grandes protestations qui ponctuent le XXe siècle. Scène de tragédie, ici, où les médias auront à jouer leur partie: elle sera essentielle.

A sa manière, l’image du «tank man» comme l’appellent les médias américains, «plonge sa force universelle dans une longue histoire chinoise», note l’auteur, en ce qu’elle incarne, comme l’affichait la jeunesse quelques heures avant, une vocation au sacrifice. Un seul choix, la liberté ou la mort. En ce sens, l’homme au char «offre aux caméras l’image qu’elle attendait depuis plus d’un mois».

Il vaut la peine d’entendre quatre professionnels – Franklin, Cole, Tsang et Widener – parler de leur cadrage, de leur vision de la scène. Autant de récits, «tel un conte de fées qui prend chaque soir une tonalité un peu différente selon la personne qui se penche sur le lit». Autant d’images aussi qui, dans l’esprit du public, n’en font plus qu’une, étrangement. Même si un seul photographe – Franklin – fut récompensé pour la sienne.

Au tragique, à l’insolite, la photo de l’homme au tank ajoute le mystère: qu’est-il devenu? Comme sur l’enfant juif de Varsovie (voir LT du 17.03.2009), il a couru plein de rumeurs à son propos, et son histoire nourrit l’imaginaire des romanciers et des chanteurs. Mais seule une réponse – celle de Jiang Zemin à la journaliste Barbara Walters – ressemble à une information: «Je crois qu’il est vivant», lui a-t-il dit.

Adrien Gombeaud, L’homme de la place Tiananmen, Seuil, 119 p.

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