Le Conseil fédéral l’a annoncé dans son plan de sortie de crise: les écoles primaires devraient à nouveau ouvrir dès le 11 mai. La pandémie nous aura enseigné une forme d’humilité concernant nos connaissances, notre sentiment de maîtrise et une forme d’assertivité qui trop souvent colore les prises de position des acteurs et actrices de notre société. La décision du gouvernement est à n’en point douter le résultat d’un savant équilibre entre différents intérêts. Ainsi, c’est moins la décision qu’il convient à notre sens de commenter que les raisons qui sont invoquées pour la justifier. Aux côtés de l’immunité dont jouiraient les enfants (qui est tour à tour attestée et contestée par des expertes et experts différents) et de l’urgence de renouer avec le redémarrage de l’économie, il est un autre argument convoqué de manière récurrente afin de presser l’ouverture des écoles: l’égalité des chances entre les élèves.

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Depuis les travaux de Bourdieu

Qu’entend-on par cette expression? Légalement, l’école devrait offrir à chaque élève les mêmes opportunités d’apprentissage et de développement personnel indépendamment de son origine ethnique, de son sexe, de son appartenance sociale, des moyens financiers de ses parents, de ses convictions religieuses ou encore d’éventuels besoins particuliers. Or nous savons depuis les années 1960 avec les travaux de Pierre Bourdieu et ses successeurs qu’il n’en est rien. Au contraire. En raison de certains types de devoirs à domicile qui nécessitent le soutien d’un adulte, de pratiques enseignantes culturellement situées et de démarches d’évaluation qui sanctionnent les élèves plutôt qu’elles ne soutiennent les apprentissages, l’école, malgré ses efforts et ses engagements, tend plutôt à reproduire les inégalités sociales et à augmenter les inégalités scolaires.

L’école, malgré ses efforts et ses engagements, tend plutôt à reproduire les inégalités sociales et à augmenter les inégalités scolaires

L’égalité des chances devrait donc être une préoccupation permanente de tous les acteurs de l’école, voire un objet de débat sociétal, et non pas un motif pour renvoyer les élèves à l’étude alors que tant d’inconnues caractérisent encore la lutte contre le Covid-19. Convoquer cet argument revient à postuler que la fréquentation d’une structure scolaire mène de facto à une forme d’égalité de traitement de tous les élèves, ce qui est loin d’être le cas.

Et les inégalités économiques?

Selon plusieurs syndicats enseignants et groupements de parents, l’Etat privilégierait la dimension économique au détriment du principe de précaution. Il est intéressant de relever que l’économie et l’égalité des chances des élèves sont liées, parce que l’on sait que le contexte socioéconomique constitue un facteur influençant la réussite du plus grand nombre. Or, dans inégalités socioéconomiques, il y a… «économique». Et si l’on cherchait aussi à rééquilibrer cette inégalité-là pour que l’égalité des chances entre les élèves ne soit plus un vœu pieux?


*Sonya Florey, professeure ordinaire, HEP Vaud - Raphaël Pasquini, professeur associé, HEP Vaud

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