Ma semaine suisse

Le retour du Mur

Le mouvement populiste a de beaux jours devant lui, y compris en Suisse, à en juger par la recette d'Oskar Freysinger

Nous vivons la fin d'un cycle historique. 27 ans, jour pour jour, après la chute du Mur de Berlin, les Etats-Unis ont élu l'homme d'un nouveau mur, à la frontière mexicaine. Partout le rêve d'un monde ouvert cède la place au retour des frontières nationales, économiques, culturelles.

Si pour Donald Trump le populisme n'est qu'une voie d'accès au pouvoir, l'appel direct au peuple contre les élites est devenu le phénomène le plus marquant de ce début de XXIe siècle. Comme le socialisme fut l'idéologie du XIXe et le fascisme la catastrophe du XXe. En Suisse depuis une vingtaine d'années, en France, en Italie, en Pologne, en Hongrie, au Venezuela, en Autriche ou au Danemark, partout les discours identitaires, anti-establishments, anti-étrangers, anti-système ont nourri les succès électoraux. Face à la vague nationaliste et anti-élites, les partis restent un peu comme le pêcheur qui ouvre son parapluie quand la marée monte. Répondre aux idées simples reste compliqué.

La thèse d'Huntington

La généalogie du populisme a beau remonter loin, jamais il n'a connu une telle ampleur mondiale. Avec une complexité des causes qui explique la difficulté à lui opposer un projet. Alors qu'aux Etats-Unis la stagnation économique et la désindustrialisation ont engendré de nouvelles formes de ségrégation territoriales et un sentiment d'exclusion, le mouvement en Europe croît aussi dans des pays riches comme l'Allemagne, le Danemark, la Suisse ou l'Autriche. Essentiellement à cause de l'angoisse devant l'afflux d'immigrants du sud. C'est ici la crainte d'une submersion culturelle, de la perte de repères identitaires. Celle-ci atteint d'ailleurs davantage la population rurale ou celles des petites villes que les grandes agglomérations. Un phénomène aggravé par le choc de la globalisation. Comme le prophétisait Samuel Huntington il y a plus de vingt ans, «ce que l'avenir nous réserve, ce n'est pas une civilisation universelle, mais un monde formé de civilisations différentes dont chacune devra apprendre à coexister avec les autres». Or cette coexistence inévitable dans une économie globalisée ou sur le sol européen est source de peurs et de colère.

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Le rejet des élites, avec son discours marxiste, est aussi nourri par une incompréhension toujours plus grande du rôle des frontières, politiques, économiques. Dans les milieux libéraux, mais aussi à gauche, la frontière est discriminatoire, exclusive, hostile au marché sans limites et à l'idée de l'homme universel. Or, comme voulait le démontrer le pavillon des cantons romands à Expo 02, la frontière contribue, sinon à constituer une identité, du moins à fixer des repères. L'être humain est ainsi fait qu'il a besoin d'un chez-soi.

La recette de Freysinger

L'autre difficulté à appréhender le phénomène, c'est «la fragmentation des identités culturelles et politiques due à l'impact des réseaux sociaux», comme le notait l'essayiste Matt Feney. «Les médias numériques permettent la création de communautés abstraites où les identités se construisent dans des interactions désincarnées.»

Le mouvement a en tout cas de beaux jours devant lui à en juger par la recette d'Oskar Freysinger à la RTS: «éliminer les tabous, oser le politiquement incorrect, utiliser les médias à leurs dépens, en flirtant avec les limites, faire croire que l'on a dérapé, mais sans avoir dérapé, paraître entier contre la classe dominante». Puisque, nous avertit Machiavel (Le Prince - XXIV), «la méchanceté est insatiable et la fortune se soumet à ceux qui lui commandent avec moins de respect, plus de férocité et plus d'audace». Quel programme!

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