Revue de presse

Le retour du «roi fasciste» fait polémique en Italie

Pas de Panthéon pour Victor-Emmanuel III, rapatrié ces jours, qui a trahi la Constitution en collaborant avec Mussolini! Les médias italiens rappellent la mémoire du «roi complice» que ses héritiers doivent assumer, tandis que d’autres voix rétorquent que l’histoire du pays doit être considérée dans sa totalité

Victor-Emmanuel III (1869-1947). Roi d’Italie de 1900 à 1946. Empereur d’Ethiopie de 1936 à 1943. Roi d’Albanie de 1939 à 1943. Mais pourquoi le troisième souverain de la monarchie unitaire, avec un règne qui aura été le plus long et le plus chargé en événements dramatiques de l’Italie contemporaine, revient-il sur le devant de la scène? Parce que sa dépouille de roi vient d’être rapatriée en Italie, «suscitant des divergences sur son lieu d’inhumation», explique Paris Match.

L’ex-souverain avait été enterré à Alexandrie en Egypte, au moment de son décès le 28 décembre 1947, mais son corps a été ramené aujourd’hui en un lieu hautement symbolique: à Vicoforte, dans le nord-ouest de l’Italie, là où se trouve le mausolée de la Maison de Savoie. Deux jours auparavant, la dépouille de sa femme, Hélène de Savoie, morte et enterrée à Montpellier en 1952, a elle aussi été déplacée dans le Piémont.

Pas de réhabilitation, «per favore»!

Septante ans après la disparition du monarque en exil, poursuit Match, c’est le président de la République italienne, Sergio Mattarella, qui a permis ce double retour. Mais, pour son petit-fils, Victor-Emmanuel IV, dernier prétendant au trône d’Italie et âgé de 80 ans, «c’est au Panthéon à Rome que devrait reposer l’ancien couple royal, aux côtés des rois précédents», comme il l’a confié au Corriere della Sera.

Si Victor-Emmanuel III n’a pas eu droit au «traitement habituel», c’est qu’il a été banni en 1946 pour collaboration avec le régime fasciste de Mussolini avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale. Aujourd’hui, les uns s’inquiètent donc «du risque de voir réhabilité un roi complice» et «les autres rétorquent que l’histoire d’Italie doit être assumée dans sa totalité, sans faire l’impasse sur ses heures sombres», résume Courrier international.

Un demi-siècle de bannissement

En 1946, rappelons que les Italiens, appelés à se prononcer par référendum, ont choisi la République, punissant la Maison de Savoie pour sa collaboration. Puis, pendant un demi-siècle, les anciens couples royaux et les héritiers mâles de la famille ont été bannis du territoire, jusqu’à ce que le parlement modifie cette disposition en 2002, après que Victor-Emmanuel de Savoie IV et Emmanuel-Philibert, dont l'épouse est l’actrice française Clotilde Courau, eurent juré fidélité à la République.

Quinze ans après, il y a tout de même encore largement de quoi faire ricaner le magazine de gauche Left, pour lequel «le roi est de retour, vive le roi». Hahaha! «Comme si on avait besoin de «barbariser» encore plus cette époque de dangereuse nostalgie», voilà que ce «corps froid […] débarque en Italie, par vol officiel». Le corps de «celui qui a promulgué les lois raciales et ouvert grand les portes à la période la plus noire de notre histoire, voilà qu’on l’accueille comme si c’était un monument à exposer, avec une satisfaction contenue». Tout ce ramdam pour celui qui a provoqué «la déportation de près de 8000 juifs italiens à partir de 1943»! Mais c’est un roi «qui a trahi la Constitution» en acceptant le fascisme, s’étouffe un historien comme Piero Craveri, interrogé par l’Agence France-Presse.

Victor-Emmanuel III avait d’ailleurs cherché à se racheter en 1943 en faisant arrêter le Duce. Mais il a aussi attendu quarante jours pour signer l’armistice avec les Alliés. Ce qui ne lui a guère été pardonné, puisque c’était là juste le temps nécessaire aux troupes allemandes pour se retrancher vers le nord. Voilà pourquoi il «est impossible» de l’enterrer «au Panthéon, lieu de mémoire commune de la nation», juge l’historien Gianni Oliva dans La Repubblica.

D’où aussi la vive réaction des résistants italiens, représentés par l’Associazione nazionale Partigiani d’Italia (ANPI), selon laquelle ce retour «heurte la conscience de ceux qui veillent sur la mémoire historique». Sans compter la communauté juive, qui exclut un transfert au Panthéon, comme le demandent des membres de la famille. Ce, enfin, malgré le fait que le président du Sénat a assuré que «ce ne serait pas le cas, et qu’aucun révisionnisme n’aurait lieu au sujet de la figure du roi», toujours dans La Repubblica.

Situation similaire en Espagne

En résumé, s’il a fallu «tant de temps pour le retour des restes de ce roi», c’est «parce qu’il a fauté, […] tout bêtement» estime France Inter: «En 1922, au lieu de déclarer la loi martiale face à la «marche sur Rome» de dizaines de milliers de fascistes, Victor-Emmanuel III les a laissés prendre le pouvoir. Le fascisme lui convenait très bien. Il a même été imité par le roi d’Espagne de l’époque, Alfonse XIII, qui, en 1923, s’est accommodé de la dictature de Primo de Rivera. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le Bourbon et le Savoie ont dû abdiquer.»

La parole passe donc à la défense. «Ayez pitié du petit roi. Ayez pitié des morts, de l’histoire, de l’Italie», plaide pour sa part le très conservateur Il Tempo: il a certes «commis des erreurs […] mais il a connu également un prestige mondial et national, un empire, une histoire. C’est pourquoi il a sa place au Panthéon.» Libero va plus directement au but en estimant qu’«un petit roi ne mérite pas une telle clameur» et juge totalement ridicule «cette dispute au sujet de deux petits tas d’os».

L’histoire, cette arme a posteriori

Dans les colonnes de Il Messaggero, le politologue Alessandro Campi estime enfin que cette affaire constitue «une nouvelle illustration du rapport conflictuel que les Italiens entretiennent avec leur histoire. Ils la connaissent mal, ont tendance à se l’approprier (ou à s’en débarrasser) de façon sélective, s’en servent régulièrement comme arme polémique, et éprouvent à son endroit un mélange de peur et de honte. […] C’est ce qui explique la faiblesse du sentiment collectif et l’identité boiteuse qui les caractérise»:

Un pays ne peut pas choisir de garder uniquement les pages de son histoire qu’il considère […] constructives ou louables, en oubliant le reste. L’Italie est aujourd’hui une république solide. Mais elle a aussi été une monarchie, au sein de laquelle elle a connu le fascisme. […] Les fractures […] appartiennent à la continuité symbolique de la nation italienne.

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