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Le retour de Soufyani, ou la fin du monde vue par les chiites

Il ne faut pas - la puissance des mythes: l’émotion eschatologique des peuples peut entraîner des bains de sang, écrit le spécialiste de l’islam Marcel Boisard. Cette émotion, cette crainte, c’est celle du retour du Soufyani, l’équivalent de l’antéchrist chez les chiites, qui ressurgit dans un contexte ou les chiites sont de plus en plus menacés

Pendant un mois, les pages de nos journaux ont rapporté le martyre de la population sunnite de Homs. C’est abominable. En Irak, l’actualité a été marquée en revanche par les interviews d’un mollah chiite, réfugié de Homs, après que sa famille y a été massacrée par des sunnites; deux faces d’une même réalité!

La population chiite d’Irak, dominée pendant des décennies par une dictature minoritaire sunnite du parti Baas, soutient, par-delà la position plutôt vague de son gouvernement, une autre tyrannie minoritaire se réclamant du même parti. Le sectarisme religieux, le poids de l’histoire et une peur irrationnelle brouillent l’analyse politique.

A tort ou à raison, les chiites voient dans les révoltes arabes la main des Saoudiens qui infiltrent les salafistes et des Qatariens soutenant les Frères musulmans. La crainte du retour de Soufyani circule maintenant dans leur opinion publique. Il correspond à l’antéchrist des chrétiens. Il est malaisé de décrire, en termes compréhensibles, cette figure millénariste et de l’actualiser à la situation actuelle au Moyen-Orient.

Abou Soufyan, personnage historiquement avéré, devenu emblématique de l’hostilité à l’encontre des chiites, était un chef tribal puissant de La Mecque. Il fut le plus ardent ennemi du prophète Mohammed. Vaincu par les musulmans lors de batailles légendaires, il se convertit à l’islam. Il fut dès lors un grand capitaine de la conquête arabe sous le calife Osman, son neveu. Il fut aussi le père de Moawiyah, le fondateur de la dynastie omeyyade. C’est précisément lors de la succession d’Osman que la communauté musulmane se divisa par la guerre civile. Ali, gendre et cousin du Prophète, quatrième calife, fut assassiné ainsi que ses fils Hassan et Hussein ultérieurement. Les descendants d’Abou Soufyan, ensuite dénommés sunnites, s’installèrent à Damas, alors que le parti (en arabe Chia) d’Ali restait en Irak. C’était au milieu du VIIe siècle de notre ère, marquant le début de la martyrologie chiite. Les plaies ne se sont jamais cicatrisées.

Soufiyani est un individu monstrueux, un imposteur (Dajjal) maléfique qui, à la tête d’une armée composée essentiellement de juifs, quitte la Syrie pour s’en aller massacrer les chiites. Ces derniers sont trop faibles pour résister, mais Dieu leur envoie le prophète Issa (Jésus) pour leur venir en aide, avant le retour du Mahdi, le douzième imam qui, occulté, se révèle pour apporter justice et vérité. Cette ultime bataille aura lieu sur une colline surplombant une vallée de Palestine (Armageddon) et marquera la fin des temps. Tous les ingrédients nourrissant une peur apocalyptique sont réunis: les juifs et les chrétiens, les musulmans sunnites et chiites, la Palestine!

Il n’est pas certain que le mythe Soufyani se limite à la marge du folklore ésotérique. Souvent minoritaires et historiquement persécutés au cours de leur histoire, les chiites ont développé une culture du secret. Autant la littérature descriptive et critique sur le sunnisme est abondante, autant elle est rare pour le chiisme. La référence, en langue française, est l’œuvre d’Henry Corbin, en particulier son: En Islam iranien: Aspects spirituels et philosophiques (Gallimard, 1973). L’attente du Mahdi, marquant la victoire de la rectitude et la fin du monde, représente le cœur de leur croyance générale. La haine de la famille Abou Soufyan constitue le nœud de leur martyrologie. A l’heure actuelle, toutes tendances confondues, ils se sentent en danger. Seuls ceux d’Irak ont été libérés de la tyrannie par l’intervention américaine. Partout ailleurs c’est la crainte. L’Iran est chaque jour menacé d’une attaque israélo-américaine, la minorité alaouite au pouvoir en Syrie risque l’extermination, les communautés du golfe Persique (10 à 15% en Arabie saoudite, 30% au Koweït, 70% à Bahreïn) sont ouvertement discriminées, des attentats frappent régulièrement leurs mosquées au Pakistan… La peur placée dans la perspective messianique, consubstantielle du chiisme, peut enflammer les foules. La liesse populaire ayant marqué le retour quasi inattendu de Khomeiny à Téhéran, en février 1979, peut en donner un avant-goût!

Il ne faut pas sous-estimer la puissance des mythes. Parallèlement aux considérations géopolitiques connues, l’émotion eschatologique des peuples, dans cette région du monde particulièrement, pourrait entraîner des bains de sang. Une négociation est encore possible avec l’Iran, en Syrie et au Moyen-Orient plus largement. Les gesticulations de l’Occident, les condamnations unilatérales, les sanctions et les menaces extérieures ne contribuent pas à la paix.

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