Il y a vingt-cinq ans, la Suisse était emportée dans une tourmente aussi soudaine que violente. Ce n’était pas la guerre qui grondait cette fois-ci à ses frontières mais des cadavres jusque-là rangés dans les tréfonds de la mémoire nationale. L’ouverture des archives et la chute du Mur rendaient la parole aux victimes oubliées du nazisme. Les survivants ou leurs héritiers, cinquante ans après les faits, demandaient des comptes.

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Parmi tous les pays contraints à l’introspection, la Suisse va faire l’objet d’attaques virulentes: n’a-t-elle pas acheté de l’or nazi, refoulé des Juifs, financé des opérations du IIIe Reich, fourni en matériel la Wehrmacht et ses banques n’ont-elles pas profité d’avoirs en déshérence? Des accusations sans nuances qui ébranlent un pays jusque-là assuré d’avoir fait son devoir en mobilisant ses troupes et en défendant au mieux sa neutralité. Acculées, les banques négocient avec les organisations de victimes. Déstabilisées, les autorités appellent les historiens à la rescousse.

La normalisation du récit national

C’est dans ce contexte qu’est née la Commission Bergier. Durant cinq ans, ses travaux vont d’abord passionner les Suisses, puis susciter résistances et polémiques, enfin lasser une population sevrée d’histoire. Ses enquêtes éclairent un passé jusque-là cadenassé, écartent les fausses accusations mais aussi coupent définitivement court à certains mythes. La Commission conclut que les compromissions avec l’Allemagne nazie n’ont certes pas prolongé la guerre. Mais la barque n’était pas pleine.

Cet exercice d’introspection frappait au cœur de l’identité nationale, à l’exercice de la neutralité, au récit d’un Sonderfall patiemment construit depuis des décennies. Celui d’un petit pays humaniste et paisible épargné par la providence comme une île dans un océan guerrier. Un récit qui met l’Europe et ses vicissitudes à l’écart. Mais patatras! Le rapport démontre l’exact contraire: la place financière et économique suisse est bien plus déterminante et imbriquée avec ses voisins qu’on ne le disait. Une prise de conscience qui était de nature à réinscrire la Suisse dans l’histoire du continent. La Commission Bergier normalisait le récit national.

En attendant les leçons politiques

La leçon politique de cet exercice ne fut pourtant jamais débattue. Lorsque la Commission rend son rapport, en 2002, le parlement l’enterre. Milieux conservateurs et économiques referment la parenthèse. La discussion est close. Les 11 000 pages de recherches peuvent prendre la poussière dans une bibliothèque. Les frontières mentales barrent de nouveau l’horizon. Ou faut-il dire barraient? La solidarité affichée ces jours-ci avec l’Europe face à l’agression russe n’est pas sans lien avec la principale leçon de la Commission Bergier: les choix de la Suisse ne sont pas sans conséquences pour l’ensemble du continent.

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