Un an déjà! A Lausanne, le 16 novembre 2011, Ismet Chérif Vanly, figure emblématique du peuple kurde dispersé aux quatre horizons ou vivant sur ses terres de Haute-Mésopotamie, était conduit à sa dernière demeure d’exil. Ses obsèques, il les avait voulues sobres et laïques. Mais elles touchèrent au grandiose lorsque la foule entonna l’hymne et déploya mille drapeaux du Kurdistan, ce rêve millénaire dont les alliés de 1918 avaient projeté la réalisation (traité de Sèvres d’août 1920) mais qui fut brisé par les armes de la Turquie kémaliste (traité de Lausanne de juillet 1923).

Des centaines de responsables de toutes tendances étaient venus de la diaspora ou – parfois périlleusement – d’Arménie, d’Irak, d’Iran, de Syrie et de Turquie pour s’incliner devant la dépouille de celui qui fut aussi un éminent diplomate et historien. Il y avait également d’innombrables anonymes résidant en Suisse, qui n’avaient peut-être jamais entendu parler de l’assassinat manqué perpétré quarante ans plus tôt contre le défunt.

Né à Damas en 1924 dans une famille ayant fui la Turquie, Chérif Vanly était arrivé à Lausanne en 1949. Il s’y lia d’amitié avec le grand humaniste kurde Noureddine Zaza et fonda avec lui l’Association des étudiants kurdes en Europe. Docteur en droit et en sciences politiques, Vanly, qui rédigea notamment la Déclaration des droits du peuple kurde, vouera sa vie à la renaissance et au rassemblement de cette nation dont l’histoire antique est un socle de notre civilisation. Il n’en devint pas moins citoyen suisse, par reconnaissance envers son pays d’accueil; il épousera une Tessinoise et sera pendant seize ans un excellent greffier du Tribunal d’arrondissement de Lausanne.

Le traitement judiciaire de l’attentat dont il fut victime sur territoire suisse, le 7 octobre 1976, illustre à merveille la fragilité de la justice démocratique face à la raison d’Etat.

En 1975, l’Irak et l’Iran avaient signé, à Alger, un accord de convivialité, dans le contexte duquel Vanly fut choisi pour rechercher avec les autorités de Bagdad et de Téhéran les bases d’une solution raisonnable de la question kurde. Il fut donc invité à se rendre en Irak et à visiter notamment ses provinces kurdes du Nord. A son retour, il diffusa dans le monde entier un rapport de voyage dénonçant les discriminations imposées à son peuple par le régime baassiste de Bagdad et ses méthodes d’arabisation, comparables selon lui à celles appliquées par les nazis dans les territoires qu’ils occupaient.

La sanction ne se fit pas attendre. Le 2 octobre 1976 débarquait à Genève, sous le couvert d’une mission économique inexistante, un ancien consul d’Irak, cousin germain de Saddam Hussein. Ce personnage, qui avait été l’un des interlocuteurs de Vanly à Bagdad, appela aussitôt celui-ci pour lui proposer une discussion qui eut lieu le lendemain à son domicile lausannois du chemin du Levant. L’ancien consul était accompagné de deux inconnus; quant à Vanly, il avait jugé prudent d’être assisté de deux militants kurdes réfugiés en Suisse. La rencontre porta sur son rapport de voyage. Elle fut animée, mais resta assez courtoise pour qu’au moment de partir le consul annonçât à son hôte qu’il lui ferait apporter un sac de dattes fraîches oublié à son hôtel.

Le 7 octobre, un messager, en qui Vanly reconnut l’un des accompagnants du consul, vint apporter ces fruits au chemin du Levant. Pendant que son hôte préparait un café, l’individu lui tira deux balles de calibre 7,65 dans le cou. La victime trouva la force d’appeler au secours; elle fut amenée d’urgence au CHUV et survécut miraculeusement.

Conduite par un juge informateur à la ténacité proverbiale, l’instruction aboutit à la découverte de l’arme du crime abandonnée dans un bosquet du voisinage et à la réunion d’un faisceau d’indices suffisant pour prouver que l’assassinat avait été commandité par le gouvernement d’Irak, planifié par l’ancien consul et deux comparses, et exécuté par l’un des participants à la réunion du 3 octobre. L’identité de ces acteurs, le rôle de chacun d’eux et le mode opératoire furent clairement établis.

Les oiseaux s’étant envolés pour l’Orient, la plupart le 4 octobre déjà et l’assassin le jour même de son forfait, le gouvernement irakien refusa toute collaboration. Bien qu’il eût été aisé d’ouvrir rapidement un procès par défaut et de condamner ces messieurs par contumace, l’affaire s’enlisera pendant sept ans.

Appelé à assister les autorités vaudoises, le Département fédéral des affaires étrangères s’égara en vaines analyses des immunités diplomatiques et de la difficulté de faire entendre les accusés principaux par un juge de Bagdad en l’absence d’accord d’entraide judiciaire entre la Suisse et l’Irak. Ce fut Saddam Hussein qui, contraint à se rapprocher de l’Occident, se ravisera pour ordonner l’audition de ses hommes de main dans une parodie de commission rogatoire tenue par le juge d’instruction révolutionnaire des provinces du Nord. Les deux prévenus nièrent tout en bloc. Une nouvelle commission rogatoire, envoyée en Irak pour entendre deux autres diplomates, arrivés eux aussi à Genève le 3 octobre 1976, ne put être exécutée. Comme par hasard, ces deux personnes avaient été soudain tuées sur le front iranien!

Le Ministère public vaudois de l’époque, qui avait peu facilité l’action du juge d’instruction, en conclut qu’il n’y avait pas d’autre solution qu’un non-lieu. De guerre lasse, Vanly retira sa plainte et sa constitution de partie civile, s’en remettant à la justice des Kurdes d’Irak. La Confédération s’était entremise pour qu’il acceptât une indemnité substantielle du gouvernement de Bagdad. Le 30 juin 1983, une ordonnance de clôture mettra un terme à ce feuilleton judiciaire désolant.

Ainsi la justice n’est pas passée, même si le satrape, commanditaire de cet assassinat manqué, a payé ses crimes vingt ans plus tard, non d’ailleurs sans quelque dignité. Il appartient désormais aux historiens de dévoiler les tenants et les aboutissants de cet étrange événement, à la lumière, déjà, de la riche documentation déposée à la BCU de Lausanne par l’Association pour le Fonds kurde d’Ismet Chérif Vanly, reconnue d’utilité publique.

A compter du 7 octobre 1976, Chérif Vanly vivra le reste de ses jours sous un nom d’emprunt et une protection policière de moins en moins rapprochée. Il ne nourrissait pas de rancune contre les lampistes qui l’avaient frappé. Il est décédé au bel âge de 87 ans, attristé seulement par le silence des Occidentaux devant les souffrances et injustices endurées par sa nation en Turquie orientale. Il y voyait une bombe à retardement alimentée notamment par l’exaspération ou la frustration croissante de l’immense diaspora kurde. Pacifiste convaincu, il n’en était pas moins vénéré de tous les mouvements autonomistes du Kurdistan, qu’ils se cantonnent dans l’action politique, officielle ou clandestine, ou que, contraints par les circonstances, ils aillent jusqu’à la lutte armée. C’était une grande âme. Qu’il repose en paix!

Pendant que son hôte préparait un café, l’individu lui tira deux balles de calibre 7,65 dans le cou

Appelé à assister les autorités vaudoises, le Département fédéral des affaires étrangères s’égara en vaines analyses

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