Il était une fois

Retour à Venise

Venise est la métaphore toujours vivante d’un jeu entre l’ancien qui cherche à survivre et le moderne qui le subvertit sans jamais l’anéantir, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

Vous aimez Venise (ou vous la détestez, c’est pareil). Vous y avez des attaches culturelles qui guident vos opinions, vos goûts, vos désirs et vos regrets. Le nom éveille en vous des résonances, comme Samarcande, Palmyre ou Raguse, des bruits du passé qui ont à voir avec l’opulence, la beauté, la grandeur et la jouissance.

La plupart des villes de légende ont disparu, enfouies sous le sable ou le béton. Venise est restée, offerte désormais à des millions de Chinois débarqués de paquebots monstrueux pour un selfie sur le Grand Canal. C’est le dividende retardé de l’amitié du Grand Khan et de Marco Polo. Le Livre des merveilles renversé.

Pourquoi Venise est-elle restée? Cabossée par l’histoire des hommes et les furies de la nature, elle a fait son chemin entre les bétonneurs et les passéistes, échappant de justesse au comblement des canaux comme à l’interdiction des gondoles à moteur. Ce qu’elle est aujourd’hui, pour votre admiration ou votre chagrin, est le résultat d’homériques batailles italiennes entre futuristes et conservateurs dans les débuts chahutés du XXe siècle. Le tableau qu’en dresse Bernard Poulet ajoute aux sensations de l’expérience vénitienne.*

L’affaire du pont routier

En 1912, quand Thomas Mann publie La Mort à Venise, la ville est le haut lieu romantique des amoureux des ruines. L’occupant autrichien l’a reliée au continent par un pont ferroviaire, inapte cependant à la sortir de la torpeur qu’elle se donne comme vérité.

L’effondrement du campanile de la place Saint-Marc, en 1902, est le suicide revanchard d’une gloire laissée sans soin. Rappelés à l’action, les Vénitiens le reconstruisent à l’identique, «com’era, dov’era». Le «comme c’était, où c’était» devient le slogan des traditionalistes et l’affront des modernistes.

Quand il est question de construire un pont routier à côté du chemin de fer, c’est la guerre. Oui ou non. Mussolini s’en mêle. Il est d’abord contre, sous l’influence des antipontistes, puis pour, sur le conseil des «pontistes». L’ouvrage, inauguré en 1933, est le symbole de «la sortie définitive de l’archaïsme».

Giuseppe Volpi

L’artisan du retournement du Duce s’appelle Giuseppe Volpi. L’ambitieux Vénitien a fait sa fortune de marchand en Hongrie et dans les Balkans, il a tissé des liens avec tout ce qui compte dans la banque, le commerce et l’industrie, il est devenu riche et il nourrit pour sa ville des projets grandioses de renaissance. Sa réputation de négociateur habile l’a fait remarquer à Rome par le gouvernement libéral de Giolitti, qui l’a nommé gouverneur de Tripolitaine en 1921 avec un titre nobiliaire: comte de Misurata.

En 1925, Le Duce l’appelle pour diriger les Finances. Le voici en place pour défendre ses visées vénitiennes et les appuyer du sceau et de l’argent de l’Etat. Ce sera le port industriel de Marghera avec ses quartiers d’habitation de Mestre, fer de lance de tout le capitalisme italien renaissant.

Et, loin des fumées et des odeurs, dans la ville mondaine, le premier festival international de musique, puis celui de la poésie et celui de la danse, avant le grand coup, le Festival international du cinéma, la Mostra, inaugurée en 1932.

Aventure urbaine jamais finie

La «Troisième Venise» de Volpi devait être l’ajout de la première, sanctuaire immortel de monuments et de musées, et de la deuxième, nouvelle, heureuse de repeupler et de vivifier une plage boueuse et déserte: «Un très pur joyau d’art ancien serti dans l’acier vibrant du travail moderne.»

Venise a pardonné à Volpi d’avoir été fasciste. Il est enterré dans l’église des Frari sur autorisation de Jean XXIII. L’industrie touristique a remplacé la pétrochimie. Après l’incendie de 1996, le théâtre de la Fenice a été reconstruit à l’identique, com’era, dov’era.

Venise est ainsi la métaphore toujours vivante d’un jeu entre l’ancien qui cherche à survivre «com’era, dov’era» et du moderne qui le subvertit sans jamais l’anéantir, car il ne se conçoit pas sans lui. Elle est l’absolu de l’aventure urbaine jamais finie.

* Bernard Poulet, Volpi, prince de la Venise moderne, Editions Michel de Maule, 2017


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