Opinion

Retrait américain du traité nucléaire: la vraie cible est (plus) à l’est

OPINION. Le retrait de Donald Trump du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) était prévisible. Il ne vise pas la Russie, mais la Chine, estime Lionel Fatton, professeur assistant à l’Université Webster de Genève

L’annonce de la Maison-Blanche de son retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) était attendue. Donald Trump justifie cette décision en affirmant que la Russie viole l’accord en déployant un nouveau missile de croisière à portée intermédiaire, le Novator 9M729, dont Barack Obama avait déjà critiqué le développement en 2014. Le retrait américain n’est donc pas une surprise, surtout avec le faucon John Bolton dans le rôle de conseiller à la sécurité nationale. Ce faisant, la cible prioritaire de l’administration Trump n’est cependant pas la Russie, mais la Chine.

Symbole de la détente entre les Etats-Unis et l’Union soviétique dans la seconde moitié des années 1980, le FNI de 1987 a mis fin à la dernière grande crise de la guerre froide en interdisant le déploiement de missiles balistiques et de croisières terrestres d’une portée comprise entre 500 et 5500 km. Mais si c’est aujourd’hui en direction de la Russie que tous les coups partent, la raison principale du retrait américain est à chercher plus à l’est, et ce pour plusieurs raisons.

Les «tueurs de porte-avions»

Si le retrait américain a pour seul but de répondre à la violation russe, alors la stratégie adoptée par la Maison-Blanche manque de cohérence. La Russie a jusqu’ici nié être en contradiction avec le FNI, et l’abrogation de ce dernier par l’administration Trump ne servira qu’à défaire les derniers liens qui entravent le déploiement assumé du Novator 9M729 par Moscou. Les Etats-Unis n’ont aucun moyen de répondre à ce probable déploiement dans le court terme.

Une stratégie lancée en décembre 2017 pour mettre la Russie sous pression inclut bien un programme de recherche et de développement de missiles à portée intermédiaire, mais ce programme est actuellement sous-financé et à un stade précoce. De plus, Washington devra ensuite convaincre un de ses alliés européens d’accepter ces missiles sur son sol, ce qui est loin d’être acquis du fait qu’ils seront les plus menacés par les missiles russes. L’incapacité des Etats-Unis à répliquer rapidement au déploiement russe et la mise en danger de pays amis affecteront leur crédibilité en tant qu’adversaire et allié.

La position américaine envers le FNI est plus sensée quand la Chine est incluse dans l’équation. Cette dernière s’est depuis plusieurs années efforcée de mettre au point une stratégie dite de «déni d’accès et d’interdiction» dédiée à empêcher la force de frappe des Etats-Unis, incarnée par ses groupes aéronavals, de se rapprocher de ses côtes. Au centre de cette stratégie se trouvent des missiles balistiques et de croisière à portée intermédiaire, parfois appelés «tueurs de porte-avions». Sans la capacité de menacer le territoire chinois avec des outils conventionnels, Washington perd un levier important dans le bras de fer engagé avec Pékin pour la domination de la région Asie-Pacifique.

La prochaine victime

La logique transactionnelle de Donald Trump est ici évidente. L’objectif premier en se retirant du FNI n’est pas de condamner une quelconque violation russe, mais bien de poser les bases d’une future négociation sur le contrôle des armements avec la Chine. Les Etats-Unis pourront alors compter sur le soutien indirect de la Russie, désireuse de maintenir les accords bilatéraux stratégiques, pour amener Pékin à discuter, tandis que Washington se trouvera en position de force dans les dynamiques trilatérales grâce à une accélération «justifiée» de son programme de missiles à portée intermédiaire. Diviser pour régner.

L’obsession de l’hégémon américain en déclin envers son principal concurrent chinois pourrait avoir des conséquences graves pour la stabilité internationale. Non seulement une course aux armements en Europe et en Asie est à prévoir, mais les autres traités de contrôle des armements auxquels les Etats-Unis sont partie seront aussi fragilisés. La prochaine victime en sera certainement le traité New Start, qui régule le nombre d’armes stratégiques nucléaires déployées par les Etats-Unis et la Russie et qui expire en 2021.

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