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La retraite à 65 ans? C’est du passé

Pour Claude Béglé, la limite fixée à 65 ans est désuète. Pourquoi ne pas laisser des seniors expérimentés continuer de faire prospérer l’économie? Ils peuvent aussi transmettre ce qu’ils savent aux jeunes générations

La retraite à 65 ans? C’est du passé

Il fut une époque où l’organisation de la vie était presque linéaire: école, apprentissage, vie active, puis retraite à 65 ans. Il était usuel qu’on ne change pas de métier ou d’employeur. Et, dès lors, le passage à la retraite constituait un grand saut dans l’inconnu, un bouleversement des habitudes du jour au lendemain, l’entrée dans une vie nouvelle à laquelle on n’était pas nécessairement préparé.

Or, cela est en train de changer. Les lignes de démarcation sont moins claires qu’auparavant, avec des zones de recouvrement plus fréquentes: retraites actives, voyages, sport, engagement sociétal… Certains s’adonnent à des activités de conseil, d’autres à du bénévolat.

Deux phénomènes se conjuguent. D’une part, les progrès de la médecine permettent à la plupart d’entre nous de pleinement jouir de leurs premières années de retraite (notamment la tranche d’âge 65-75 ans), en bonne santé physique et psychique, avec toute l’énergie nécessaire. Cela est d’autant plus vrai que l’usure des ans se fait moins sentir parmi les employés du tertiaire (ils sont de plus en plus nombreux) que dans le cas des travailleurs exerçant un métier plus physique. D’autre part, il est de notoriété publique que l’allongement de notre espérance de vie entraîne un inquiétant déséquilibre quant au financement de l’AVS et de notre système de santé.

C’est pourquoi il me semble désuet de maintenir de façon rigide l’âge de la retraite à 65 ans. Dans un monde en pleine évolution dans lequel la tendance est de chercher à s’adapter aux caractéristiques propres à chacun, il serait judicieux d’en faire de même quant à l’âge du «départ» à la retraite. Il ne s’agit bien sûr pas d’imposer quoi que ce soit, mais plutôt d’offrir une série d’options.

J’aime par exemple l’idée offerte par certaines entreprises au Japon de pouvoir «décrocher» à partir de 58 ans, avec un taux de travail de 80%, un salaire de 90% et une prise en charge à 100% de la contribution au fonds de pension. Cela permet aux personnes concernées de pouvoir mieux se ménager (travail quatre jours par semaine) avec moins de gens tombant malades et moins d’absentéisme. Cela leur permet aussi de consacrer un peu plus de temps à leurs petits-enfants. Pour des gens ayant exercé des activités physiquement astreignantes (bûcherons, maçons, etc.), cela peut correspondre à un besoin véritable.

Pour d’autres, il s’agira plutôt de ménager sa monture, afin de pouvoir aller plus loin. Car le corollaire de cette solution est le suivant: quand ces mêmes personnes arrivent à l’âge fatidique de 65 ans, beaucoup choisissent de continuer de travailler, par exemple à mi-temps.

Je crois donc aux vertus d’une flexibilisation de l’âge de la retraite, sur une base volontaire. Cela constitue à mon avis une solution avantageuse tant pour les individus eux-mêmes que pour la société, et cela à cinq niveaux.

Il y a bien sûr l’épineuse question du financement de l’AVS. L’augmentation constante de l’espérance de vie dans un pays tel que le nôtre, couplée à une diminution simultanée de la natalité (hors solde migratoire), engendre évidemment un déficit inquiétant. Nombreux sont les politiciens qui se sont brûlé les doigts en essayant d’apporter des éléments de solution à ce dilemme. Il s’avère dès lors qu’une contribution volontaire d’un nombre croissant de seniors à une telle problématique pourrait constituer une piste intéressante pour sortir de l’impasse.

En même temps, cela pourrait s’avérer économiquement intéressant pour ceux qui opteraient pour une telle approche. S’ils choisissaient de travailler jusqu’à 70-75 ans, par exemple, ils pourraient prétendre à une augmentation d’au moins un tiers, si ce n’est la moitié, de leur pension, étant donné l’augmentation du nombre d’années de cotisation et la réduction correspondante de la durée au cours de laquelle leur rente serait payée. Ainsi les deux parties (l’Etat et les personnes concernées) seraient l’une et l’autre gagnantes.

Une telle solution aurait aussi le mérite de maintenir dans le circuit économique des talents avérés et expérimentés. C’est ainsi que les seniors peuvent offrir à notre société des renforts de compétence, étant déjà parfaitement intégrés dans notre système, et en tout cas bien mieux que quand il s’agit d’y suppléer par de l’immigration. Leur connaissance des dossiers, leur expérience de ce qui fonctionne et de ce qui est plus problématique, l’habitude qu’ils ont acquise de diriger des équipes, tout cela est précieux. Ils sont donc les bienvenus.

Il se pourrait même que le fait de se maintenir en activité ait un effet bénéfique sur l’équilibre physique et psychique des personnes concernées. Il est probable qu’un certain dynamisme aille de pair avec leur équilibre psychosomatique et leur bien-être. D’où moins de maladies et un coût global de la santé publique probablement mieux maîtrisé.

Enfin, une telle approche permet aux seniors eux-mêmes de se sentir utiles et bien intégrés à la vie de la cité. Ils sont ainsi en mesure de faire bénéficier de leurs compétences les générations montantes, en leur transmettant une partie de leur expérience, de leur intelligence et de leur savoir-faire.

Cela est bien plus qu’une vue de l’esprit. Il s’agit pour moi d’une conviction, que je mets d’ailleurs en pratique. Ayant atteint l’âge théorique de la retraite, je n’ai pour ma part pas réduit mon niveau d’activité. Mon engagement s’est tout simplement transformé. Alors que j’ai passé l’essentiel de ma carrière en tant que cadre dirigeant de grandes entreprises, j’ai désormais monté ma propre entreprise et me suis lancé dans l’aventure de l’entrepreneuriat. Cela présente des risques et demande un engagement considérable. Mais pourquoi le monde des start-up et de l’entrepreneuriat serait-il réservé aux très jeunes? Là encore, un pont entre générations est de mise. Il me semble bon que les seniors, avec la force de leur expérience, la richesse des erreurs qu’ils ont commises et des pièges qu’ils savent devoir éviter, des réseaux qu’ils ont patiemment tissés tout au long de leur carrière, puissent continuer à contribuer à la bonne performance de notre économie.

Il en va d’ailleurs de même en ce qui concerne les réseaux associatifs (je préside par exemple un réseau pour appuyer gratuitement d’autres entrepreneurs), ainsi que de la vie politique. Il est bon que des femmes et des hommes aux tempes grises, notamment entre 65 et 75 ans, encore en pleine possession de leurs moyens, mais ayant plus de temps qu’auparavant pour réfléchir et s’engager dans la vie de la cité, sans vision carriériste (car ils n’en ont plus besoin), fassent bénéficier l’ensemble de la société de leur sagesse et de leur expérience.

En organisant cette transition, de façon ouverte et flexible, tout le monde sera gagnant, la collectivité tout comme les individus concernés. Car c’est une excellente manière d’assurer la transmission intergénérationnelle, le passage du témoin professionnel, tout comme la continuité de nos institutions.

Pourquoi le monde des start-up et de l’entrepreneuriat serait-il réservé aux jeunes? Un pont est de mise entre les générations

Candidat au Conseil national et au Conseil des Etats (PDC), président et CEO de SymbioSwiss

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