L’avis de l’expert

Réussir la transition énergétique en Suisse

On se souvient que le Conseil fédéral avait annoncé, peu de temps après la catastrophe nucléaire de Fukushima, la sortie progressive du nucléaire. S’en donne-t-il les moyens? Trois ans après, le bilan est contrasté: si l’éolien a le vent en poupe, le solaire est en berne, estime Arvind Shah, professeur honoraire de l’Université de Neuchâtel et de l’EPFL

L’avis de l’expert

Réussir la transition énergétique en Suisse

On se souvient que le Conseil fédéral avait annoncé, peu de temps après la catastrophe nucléaire de Fukushima, la sortie progressive du nucléaire. S’en donne-t-il les moyens? Trois ans après, le bilan est contrasté: si l’éolien a le vent en poupe, le solaire est en berne

Rappelons-nous: le 11 mars 2011 a eu lieu l’accident nucléaire de Fukushima. Les suites de cette catastrophe ne sont toujours pas sta­bilisées actuellement, plus de trois ans après l’accident. Cela a conduit à une révision des programmes nucléaires dans le monde entier.

En Suisse, sous l’impulsion de Doris Leuthard, le Conseil fédéral a annoncé, le 25 mai 2011, la sortie progressive du nucléaire. On ne renouvellera pas les cinq centrales nucléaires actuellement en service, elles seront arrêtées définitivement une fois qu’elles auront atteint leur fin de vie, donc en principe après cinquante ans de fonctionnement (voir le message sur la Stratégie énergétique 2050). Cela voudrait dire entre 2019 et 2034.

En Allemagne, la coalition gouvernementale d’Angela Merkel a annoncé, le 29 mai 2011, sa décision de fermer toutes les centrales nucléaires électrogènes d’ici à 2022.

Ces deux pays doivent ainsi prévoir la substitution du courant nucléaire par d’autres sources d’énergie, de préférence renouvelables et autarciques. Des sources d’énergie électrique qui ne libèrent pas du CO2 pendant leur fonctionnement et qui ne nous rendent pas dépendants à d’autres régions du monde (donc vulnérables au chantage politique). Dans ces délais très courts pour sortir du nucléaire, il n’y a que trois possibilités: le photovoltaïque, les éoliennes et l’hydroélectricité.

En Suisse, la transition énergétique revêt une urgence toute particulière. Nous sommes, avec 40% de courant nucléaire, un des pays les plus «nucléarisés» du monde (toutefois précédés par la France, la Slovaquie, la Belgique, l’Ukraine, la Hongrie et quelques autres pays européens); la plupart de nos centrales nucléaires sont très vielles et arriveront bientôt à l’âge limite de 50 ans. Le graphique ci-contre montre les TWh/année de courant nucléaire à remplacer par d’autres sources de courant, en fonction de l’année, jusqu’à 2034. Dans les dix prochaines années, toutes les centrales nucléaires sauf celle de Leibstadt seront en fin de vie et quelque 17 TWh/année de courant électrique seront à trouver du côté des énergies renouvelables.

Le solaire photovoltaïque doit, selon les spécialistes, fournir la majeure partie de ce courant de remplacement. On peut estimer sa part à 70%. Cela voudrait dire produire, d’ici à 2024, environ 12 TWh/année grâce à l’électricité solaire. En d’autres mots: produire 20% du courant électrique total consommé en Suisse.

Fort heureusement, le photovoltaïque a acquis une maturité suffisante pour pouvoir être utilisé à grande échelle: les prix des panneaux photovoltaïques ont été (grâce à la Chine) divisés par cinq au cours des dix dernières années; en Italie, en Allemagne et en Bulgarie, on peut, avec les installations solaires mises en place, produire plus de 5% du courant électrique total; en Suisse, du fait de la politique trop prudente de la Confédération, le chiffre n’est que de 1%. D’ailleurs, aucun pays européen, sauf la Hongrie, ne produit aussi peu d’électricité à partir de nouvelles énergies renouvelables que la Suisse.

Un encouragement massif du photovoltaïque est donc de mise. C’est avec déception que j’ai pris connaissance de la nouvelle ordonnance de la Confédération, mise en consultation jusqu’au 7 juillet 2014; ma déception a été encore plus grande en regardant les tarifs proposés, fin mai 2014, par l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) pour la rétribution au prix coûtant (RPC) du courant solaire dès le 1er janvier 2015. On remarque en effet qu’ils ont été revus sensiblement à la baisse, avec des réductions allant de 17 à 22% pour les installations d’une puissance inférieure à 1000 kWp (kilowatts-peak). Par contre, le prix des installations solaires a, en ce moment, tendance à se stabiliser. Les baisses constatées pour les installations complètes sont, pour l’année dernière, d’environ 3% seulement.

En tant que citoyen suisse, je suis consterné par cette situation. On prétend vouloir encou­rager le solaire photovoltaïque mais, concrètement, on fait plutôt le contraire: – Si, jadis, je pouvais conseiller à mes amis de mettre des panneaux photovoltaïques sur leurs toits, ce n’est maintenant plus le cas, puisque les installations solaires avec moins de 10 kW de puissance n’entrent même plus dans la RPC;– Si, jadis, les coopératives solaires fleurissaient, elles sont actuellement confrontées – pour toute nouvelle installation – à de graves difficultés financières, car les entrées qu’elles peuvent espérer de la RPC ont été considérablement réduites;– Si, jadis, les panneaux solaires étaient de fabrication allemande, américaine ou japonaise, aujourd’hui, on recommande officieusement d’utiliser des panneaux solaires chinois, moins fiables et produits sous des conditions très peu écologiques.

Il y a donc lieu de réviser la politique fédérale dans ce secteur. Il faudrait, à mon avis, fixer des buts à remplir, année par année, pour le déploiement du photovoltaïque. Et modifier la politique fédérale rapidement si on n’arrive pas à atteindre les buts. Un tel instrument de «mo­nitoring» manque en Suisse. Pourtant, sans cela, on ne va guère réussir la transition énergétique.

Il faudrait aussi trouver les 25 milliards de francs suisses nécessaires pour réaliser les 12 GWp d’installations solaires capables de fournir 12 TWh/année d’électricité. Sans l’implication d’investisseurs privés, cela sera impossible. Encore faut-il que les conditions-cadres fixées par Confédération, cantons et communes encouragent de tels investissements.

Quant aux deux autres piliers de la Stratégie énergétique 2050, voire les centrales mini-hydroélectriques et les éoliennes, ils devraient poser beaucoup moins de problèmes: les investissements nécessaires (en milliards de francs par TWh/année de courant nucléaire à substituer) sont nettement moins lourds. Si ce chiffre vaut environ 2 milliards pour le photovoltaïque, c’est seulement 1 milliard pour les éoliennes et 0,5 milliard pour les centrales mini-hydroélectriques. Les éoliennes ont, en plus, le vent en poupe, notamment depuis leur soutien massif par le peuple neuchâtelois lors de la votation du 18 mai dernier. On doit juste regretter que leur potentiel soit considéré comme beaucoup plus restreint dans notre pays.

On prétend vouloir encourager le solaire photovoltaïque mais, concrètement, on fait plutôt le contraire

Publicité