Editorial

La revanche de la droite française «profonde»

La victoire massive de François Fillon au premier tour de la primaire de la droite française est d’abord le fruit d’un revirement dans le camp conservateur. Lassé des promesses de rupture tonitruantes à la Sarkozy et sceptique envers l’élite technocratique version Juppé, l’électorat de droite mise désormais sur le retour des valeurs

Ils avaient longtemps cru à la «rupture», version Sarkozy. Une rupture à la Bonaparte, toute en posture. Puis la défaite présidentielle de mai 2012 est intervenue, offrant l’Elysée au président «normal» François Hollande. Et lentement, les électeurs de droite français ont commencé à prendre leurs distances et à s’interroger: pourquoi leurs valeurs traditionnelles d’ordre moral, de discipline sociale et de défense de l’entreprise privée se sont-elles, à chaque fois, retrouvées délaissées, une fois leurs candidats parvenus à la tête de l’Etat, laissant le Front national les capter? Pourquoi Jacques Chirac a-t-il si vite calé, face aux grèves massives déclenchées, durant l’hiver 1995-1996, contre son premier ministre Alain Juppé? Et pourquoi Nicolas Sarkozy, à peine élu, crut-il bon de recruter des ministres de gauche, avant d’être happé par la crise financière?

C’est sur ces frustrations de l’électorat conservateur et sur cette volonté collective de retour des valeurs, que François Fillon a construit, dimanche, son succès aussi massif qu’inattendu au premier tour des primaires de la droite. L’ancien chef du gouvernement français, longtemps dans l’ombre du colosse Philippe Séguin et de sa «fracture sociale», a compris au fil de ses déplacements sur le terrain qu’une majorité des sympathisants de droite n’en pouvaient plus des compromis. Il a compris que les catholiques, ébranlés par la légalisation du mariage homosexuel, ne croyaient plus en un Sarko obsédé par l’identité et les Gaulois. Il a compris que les entrepreneurs, en particulier ceux des PME, n’en pouvaient plus d’être surtaxés. Sans parler des autres frustrations: celle de la France «périphérique» oubliée des métropoles, celle des éducateurs et élus dépassés par la montée de l’islam, celle des policiers demandeurs de fermeté et d’un Etat intransigeant, celle de citoyens souvent âgés, nostalgiques de son opposition passée à la monnaie unique.

Même si le «Tout sauf Sarkozy» explique aussi ce vote dominical, la percée de François Fillon concrétise une revanche: celle de la droite française «profonde», pour reprendre un terme qu’il affectionne. Une droite qui a trouvé en lui, sous le radar des sondages, un champion crédible, conscient des erreurs de Chirac et de Sarkozy, compétent sans être technocrate, et dépourvu casseroles politico-financières. Alain Juppé est prévenu: c’est cette France-là, bleu horizon à l’exception de l’Aquitaine, qu’il doit parvenir à convaincre s’il veut l’emporter au second tour. Et à ce stade, l’on voit mal comment il peut y parvenir.

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