C’est ce garçon qui ne sort pas souvent. C’est celui qui n’est pas à l’aise avec l’idée du dehors. Le grand ado un peu gauche, celui qui ne fait pas le malin parce qu’il ne sait pas faire le malin. Il ne voit pas trop comment ni pourquoi plastronner, faire le coq, épater les copains et surtout les copines. On dit que le domaine public appartient à tout le monde, mais lui ne s’est jamais senti faire partie de ce monde. C’est un garçon qui respire mieux sans la pression du social et de ceux qui savent parler et rire trop fort.

Alors, quand on lui a dit que ce serait le confinement, il a pris ça pour du répit. Il s’était déjà depuis belle lurette entraîné à cette patience obligée. Attendre que ça passe, comme le reste, ce bout de jeunesse difficile. Pour une fois, il a l’impression de gérer mieux que les autres, et c’est une première. Ils sont si nerveux, ils tournent en rond comme des bêtes sauvages, ils aimeraient pousser les murs. Pas lui. Parce qu’il est en lui, et que cet espace est immense. Il y a bâti plus qu’un salon ou des chambres, mais un royaume, un printemps, de l’apaisement. C’est une revanche. La revanche de l’introverti.

Elle ne dit oui qu’à elle

C’est cette femme qui ne sort de chez elle que pour y rentrer. Avec des livres, des fleurs, pour embellir son intérieur. C’est celle qui s’est toujours davantage liée d’amitié avec ses héroïnes littéraires qu’avec ses semblables. Dès lors, confinée, elle a l’impression d’une réunion de famille entre Scarlett O’Hara, Ariane attendant Solal en regardant les étoiles par la fenêtre, et Chloé s’enivrant de l’écume des jours. Elle s’est juré de tout relire, car c’est un temps béni.

Elle n’a plus besoin de dire non, à personne, elle ne dit oui qu’à elle. Les verres entre copines, les après-midi shopping, les week-ends à la plage et les sorties en boîte, elle a toujours détesté ça. Et plus encore les remarques sur le fait qu’elle détestait ça. Tout ce bruit dehors l’empêche de bien penser. C’est chez elle qu’elle est entière, qu’elle grandit, elle en est fière, c’est sa revanche. La revanche des casanières.

C’est l’homme qui s’est fait de la solitude presque une amie, comme dans la chanson. Il n’aime pas quand tout sonne faux, à force de vitesse et de quantité. Elle lui flanque souvent le vertige cette mode des likes, amassant les amis par milliers, suivie de followers si réactifs. Il les regarde par sa fenêtre, et les trouve suffoquant, trépignant, cavalant dans la ville, trop certains de maîtriser le monde. Si, il aime des gens, ils ne sont pas nombreux. Et il essaie de leur conserver une épaisseur, ou un mystère, il s’agit de ne pas les voir pour rien, ou en passant.

Il pense qu’au fond il faut laisser passer du temps pour avoir quelque chose de nouveau à partager. Ces jours tout seul, c’est un moment à comprendre, non à subir. C’est sa revanche. La revanche du solitaire. Et comme l’introverti ou la casanière, il a beaucoup de choses à nous faire saisir sur la vie, la vie ensemble, mais autrement.


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La solitude de «La Joconde»