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il était une fois

Le rêve brisé de la Syrie indépendante

Les premiers militants de l’indépendance syrienne avaient le projet d’une société civile, égalitaire et laïque. Ce sont les militaires qui ont pris le pouvoir et les fondamentalistes musulmans qui font l’opposition

Le défi posé à Bachar el-Assad par les révoltes d’aujourd’hui n’est rien de nouveau dans l’histoire syrienne. La question est de savoir combien de fois les mêmes situations peuvent se répéter avant que ne survienne une variation.

Le Baas dont Bachar est maintenant le chef est né dans la tête d’un instituteur alaouite d’Alexandrette diplômé de la Sorbonne, Zaki al-Arzouzi. Le philosophe plaidait pour la «résurrection» arabe («baas») après des siècles d’humiliation turque suivis de l’occupation anglaise et française. Parmi ses disciples, un chrétien orthodoxe, Michel Aflak, et un sunnite, Salah al-Din Bitar, également sorbonnards. En avril 1947, les deux hommes dotent le Baas d’une structure de parti politique, d’une constitution et d’un slogan: «Unité, Liberté, Socialisme». L’unité contre le tribalisme et le sectarisme de la société syrienne, la liberté contre la domination étrangère, le socialisme contre le monopole de la richesse aux mains des notables. De l’islam, Aflak dit que c’est la plus sublime expression de l’arabisme et de la langue arabe. Vision qui lui vaut de la part des chrétiens le nouveau prénom de «Mohamed», et de la part des musulmans du dépit: l’islam est une révélation de Dieu et non un artefact.

C’est au Baas qu’appartiennent cinq jeunes officiers détachés au Caire en 1959, Salah Jedid, Mohamed Umran, Hafez el-Assad, Abd al-Karim al-Jundi et Ahmed al-Mir. Mais un Baas alors quasi détruit par Nasser qui, au nom de l’union entre la Syrie et l’Egypte (1958-1963), ne tolère d’autre source de pouvoir que la sienne. Aflak et Bitar ont cédé. Ils sont désormais vus comme des nationalistes mous, voire des traîtres à leur propre cause. Leur âge, leur éducation et leur origine sociale contribuent à les éloigner des nouveaux militants issus des couches plus pauvres et pressés de prendre leur part dans le destin du pays.

Le «comité militaire» qui se réunit anonymement dans les cafés du Caire est en fait une organisation secrète dont le but est de «sauver la Syrie». Trois des cinq conspirateurs, dont Assad, sont des Alaouites, les deux autres sont ismaéliens.

Les Alaouites, minorité religieuse proche du chiisme, sont redevables aux Français d’avoir échappé au mépris où les tenaient les sunnites sous l’Empire ottoman. Domestiques, relégués aux fonctions les plus basses, pauvres et incultes dans leurs montagnes du nord-ouest, ils ont été utilisés comme force d’appui par la France qui leur a ouvert en retour les positions lucratives, les écoles et même quelques privilèges dans le commerce du tabac. Dans ce rôle, ils ont conquis leur émancipation avec la formidable énergie que donne la revanche contre des siècles de domination et de misère.

Le «comité militaire» n’est pourtant pas principalement habité par ces complexes minoritaires. C’est le pouvoir syrien qui le préoccupe.

En mars 1963, le quintette a assez d’appuis pour organiser un coup d’Etat à Damas. Il a réussi à éliminer toute résistance, écrit Patrick Seale dans sa biographie d’Hafez el-Assad, «mais il paie le prix fort, puisque depuis le début, il doit gouverner par la force plutôt que par le consentement. Il représente une fraction de ce qui est déjà une minorité, la dissidence militaire d’un parti semi-mort et sans base populaire. L’expérience de ces premiers jours aura des conséquences sur l’attitude de ces hommes dans les années à venir. Même lorsque le parti Baas renaîtra et deviendra plus solide, il ne pourra abandonner ses habitudes guerrières et répressives.

Révoltes, répression, conspirations et règlements de comptes marquent toutes les années suivantes jusqu’à la catastrophique guerre des Six-Jours avec Israël. En 1969, des cinq membres du comité militaire, un est mort, deux sont en exil. Ne restent qu’Assad, qui contrôle l’armée, et Jedid, qui tient le parti, dans un rapport de rivalité mortelle. Jedid a dirigé le pays depuis le dernier coup d’Etat de 1966 avec une équipe impopulaire qui a nationalisé, puritanisé, léninisé les villes et les campagnes au bénéfice des «ouvriers, soldats et paysans» contre les «féodaux» et les «réactionnaires». Ce pouvoir «marxiste» est haï. En novembre 1970, Assad fait enfermer Jedid et prend les rênes.

Il est accueilli avec soulagement par un pays exténué par les luttes internes, les excès et les échecs militaires. Assad consolide le parti, l’Etat, libéralise et développe l’économie. Il consulte, il écoute. En despote éclairé, il devient populaire. Il place la Syrie dans l’échiquier régional comme un pays avec lequel il faut compter.

En moins de dix ans cependant, l’excessif enrichissement de ses partisans et la violence répressive de son régime donnent aux Frères musulmans le prétexte d’une vaste campagne de révolte et de terreur. De nouveaux «comités militaires» secrets fomentent coups d’Etat et assassinats. La révolte religieuse de Hama, en 1982, est anéantie de manière atroce. Les rivalités atteignent jusqu’à la famille d’Assad: en 1984, le président bannit son cadet Rifat, coupable de comportement séditieux et de mœurs scandaleuses.

La Syrie est «tenue» mais sans pardon. Les conflits intérieurs se combinent avec les conflits extérieurs, Israël, Egypte, Liban, Palestiniens, Irak, Iran. Le chef est seul dans sa forteresse. Les Alaouites sont pour lui le fragile soutien qu’ils étaient pour les Français. Les Frères musulmans attendent l’heure de la revanche. L’unité arabe de Michel Aflak n’a plus lieu. Sa Syrie est libre, mais les Syriens ne le sont toujours pas.

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© Gabioud Simon (gam)