Le rêve de l’homme nouveau, des Khmers rouges à l’Etat islamique

Le 17 avril 1975, Phnom Penh, capitale du Cambodge, tombait aux mains des Khmers rouges. Nombre de commentateurs, y compris dans la presse occidentale, y virent alors la «libération» du pays. La population cambodgienne, elle, déchanta très vite: Phnom Penh fut vidée de ses habitants, les intellectuels pourchassés, tout résistant emprisonné, bastonné et exécuté. Il fallait recréer un homme nouveau, une société nouvelle proche des racines agraires de la civilisation khmère. Paradoxalement, les temples et monastères bouddhistes, pourtant ancrés dans l’âme cambodgienne, ne furent pas épargnés. On connaît la suite et l’intervention vietnamienne – l’ennemi héréditaire! – qui mit fin, en 1979, à ce carnage.

Faussement dénommée «Etat islamique», la mouvance terroriste qui ravage aujourd’hui l’Irak et la Syrie et en déborde pour créer, profitant notamment des convulsions du Printemps arabe, des métastases partout où elle le peut n’est pas, sous certains aspects, sans rappeler le drame cambodgien. Certes, ce dernier était circonscrit à un seul pays et s’inscrivait dans le contexte d’un monde bipolaire, ce qui est d’autant moins le cas aujourd’hui que l’islam ne connaît pas de hiérarchie. Mais la volonté de créer un homme nouveau dans une société nouvelle apurée de toutes ses déviances est la même, même si «les légitimités» pour lui donner un fondement sont différentes. Il s’agit ici d’une interprétation aussi radicale qu’ubuesque du Coran et de la charia qui masque un goût de puissance et de pouvoir.

Ces pseudo-légitimités ne sont pas sans effets: si des musulmans et des organisations musulmanes condamnent clairement les exactions du mouvement terroriste, d’autres y apportent des nuances. C’est ainsi notamment que le chef d’Al-Azhar, l’Université islamique du Caire, tout en le stigmatisant, précisait que ce mouvement était le fruit d’un «complot occidentalo-sioniste», comme à l’époque, au Cambodge, on a fait des Américains les responsables de l’émergence des Khmers rouges, alors que ni le Vietnam, ni le Laos voisins ne connaissaient de pareilles dérives.

Un récent numéro du Courrier international sous le titre «La vie sous l’Etat islamique» décrit la chape de plomb qui s’est abattue sur la ville de Mossoul, limitrophe du Kurdistan irakien. «Soulagés de s’être débarrassés de l’armée irakienne, les habitants de cette ville ont vite déchanté devant le mode de vie qui leur a été imposé», écrit le journal, reprenant un article publié à Beyrouth. Le même constat a été fait à l’époque à propos de Phnom Penh… «Les islamistes, lit-on encore dans Courrier international , ont installé de nouveaux tribunaux afin de faire respecter leur interprétation stricte de la charia, qui punit notamment les voleurs en leur coupant la main. De nombreux chrétiens et des membres d’autres minorités religieuses ont été condamnés à mort à cause de leurs croyances. Un garçon de 13 ans a raconté l’horreur des camps d’entraînement pour jeunes de l’Etat islamique. Lui et ses camarades devaient régulièrement assister à des punitions barbares, comme des crucifixions ou des lapidations, et leurs activités consistaient, par endoctrinement et manipulation mentale, à apprendre à devenir des terroristes et des kamikazes.» Comment, dès lors, peut-on se contenter du moratoire sur ces atrocités (on a bien lu: un moratoire) que plaidait Tarik Ramadan dans son récent livre d’entretiens Au Péril des idées avec le philosophe Edgar Morin?

Ce qui différencie pourtant les terroristes de l’«Etat islamiste» des Khmers rouges cambodgiens, c’est leur capacité à administrer les territoires qu’ils ont conquis en y créant des routes, en y veillant au maintien de services essentiels comme l’électricité, l’eau courante et l’évacuation des eaux usées et en organisant «des journées de divertissement». Les Khmers rouges ne s’en sont jamais préoccupés. Le fantasme meurtrier de l’homme nouveau ne suit pas toujours les mêmes chemins.

L’Etat islamique est le groupe terroriste le plus dangereux au monde, car il allie les capacités de combats d’Al-Qaida aux capacités de gestion du Hezbollah, résume David Kilcullen, spécialiste de la guerre contre-insurrectionnelle, également cité par Courrier international .

Ancien directeur de syndicats patronaux, Michel Barde a publié, en 1975, «La Croix-Rouge et la révolution indochinoise», au centre de documentation et de recherche sur l’Asie, IUHEI

Le groupe terroriste qui ravage l’Irak et la Syrie n’est pas sans rappeler le drame cambodgien

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