Après une première série de débats consacrés à la justice internationale, et une deuxième aux addictions, Joan Tilouine et Paul Deutschmann, tous deux journalistes pour Africa Intelligence, ont donné la parole à des écrivains, chercheurs, diplomates, entrepreneurs, militants en prise directe avec le continent africain. Ils et elles y sont né·es, y vivent, l’observent, le changent.

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En bambara, langue véhiculaire du Mali, «démocratie» se dit «bèdjinfanga», un mot inventé de toutes pièces dans l’enthousiasme de la démocratisation des années 1990 par l’intelligentsia d’Etat promue par Alpha Oumar Konaré, premier président démocratiquement élu du pays. Littéralement, ce mot veut dire «pouvoir de tous». La dérision s’en est emparée et il évoque aujourd’hui une tourbe d’anarchisme qu’un certain général qualifierait de «chienlit», un univers où chacun peut n’en faire qu’à sa tête, en particulier à l’encontre de l’intérêt général et du bien commun.

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De ce fait, le mot correspond à l’idée que se fait l’opinion majoritaire de la démocratie telle qu’elle existe dans le pays depuis la transition du printemps 1991, qui a vu la fin du régime autoritaire du général Moussa Traoré et l’avènement d’une classe politique aujourd’hui vouée aux gémonies pour ses faillites réelles ou imaginaires. Dans l’historiographie du Mali, 1991 n'apparaît plus seulement comme la chute d’un régime autoritaire, mais aussi et surtout comme celle de l’autorité de l’Etat, c’est-à-dire de l’entité qui, au moins dans l’idéal, est la garante de l’intérêt général contre les appétits de la multitude, de «bèdjin», de tous et toutes. Affaire de perception, bien sûr, mais il n’y a pas de fumée sans feu.

La faillite de la démocratisation

Le Contrat social de Rousseau visait à conceptualiser la manière dont «une multitude» devient «un peuple», c’est-à-dire une assemblée de citoyens. Une traduction plus consciente de «démocratie» aurait dû être «djamafanga» – le terme «djama», emprunté à l’arabe, signifiant exactement une «assemblée de gens ayant des droits civils et politiques». Mais «bèdjinfanga», «le pouvoir de la multitude», au moins résume bien un aspect crucial de la maladie politique dont souffre le Mali: la faillite de la démocratisation à produire des citoyens, des gens gouvernés à travers leurs droits et devoirs civils et politiques et une subjectivité ouverte au sentiment de l’intérêt général. Cette faillite n’a rien d’abstrait ou de purement conceptuel, et elle est au principe des rêves violents qui menacent d’abattre la maison Mali.

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La démocratie n’a rien de naturel. Comme tout régime politique, elle ne peut gouverner qu’un certain type d’individu dont les attentes et la manière dont il ou elle conçoit ses passions et ses intérêts sont ajustées à ses normes et standards – individu que j’appelle, pour faire court, un «citoyen». Une tâche cruciale de tout processus de démocratisation consisterait à susciter cet individu et à faire en sorte qu’il se multiplie jusqu’à ce qu’il devienne une masse critique capable de stabiliser le régime. En France, par exemple, ce fut la mission très délibérée de l’instruction scolaire sous la IIIe République.

Un «roman national» pompeux

En historien au fait de tels détails et soucieux d’atteindre un tel résultat, le premier président élu Alpha Oumar Konaré a, par exemple, développé un vaste programme de construction de monuments nationaux dans les principales villes du pays, avec l’ambition peut-être un peu naïve de faire naître la conscience citoyenne à travers la représentation allégorique de la fierté nationale. Ces monuments, et le commentaire qui les a accompagnés, ont en particulier cherché à établir un «roman national» du Mali aussi pompeux et didactique que les entreprises similaires conduites en Europe vers la fin du XIXe siècle. Mais ce rêve citoyen a été rattrapé par les affres du temps.

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Le Mali des années 1990 était en proie à une crise fiscale sans rémission, écrasé par le poids de la dette et l’impossibilité d’accroître la pression fiscale – rigidement «inélastique» en jargon économiste. Le régime démocratique, avec son fonctionnement très concurrentiel, stimulait les antagonismes partisans et les stratégies «faire feu de tout bois» pour parvenir au pouvoir ou s’y maintenir, y compris celles qui attirèrent l’attention dégoûtée de la population par leurs effets délétères: corruption, clientélisme, exploitation des «mauvaises» passions mobilisatrices (ethniques ou ethno-régionales notamment) au détriment des «bonnes» passions unificatrices. Les organisations étatiques furent elles aussi mises à contribution, au moins par les clans au pouvoir, qui se servirent de l’avantage qu’ils avaient – le contrôle des ressources matérielles et symboliques de l’Etat – pour avancer leur jeu et écraser l’ennemi. Ce comportement avait quelque chose de logique, mais le résultat fut qu’il tendit à affaiblir et discréditer l’Etat, perçu comme un simple instrument du régime au pouvoir et non une entité desservant l’intérêt général.

«L’Azawad» ou la violente utopie salafiste

La nature politique ayant horreur du vide, il se présenta des alternatives à ce citoyen du Mali démocratique qui avait peine à émerger des dérives du bèdjinfanga et de la dureté oppressante des conditions sociales et économiques du pays. Il s’agit surtout de sujets communautaristes qui prirent chair et vie et s’enflammèrent autour de quelques grands rêves régionaux – le Mandèn de la «Charte de Kouroukan Fouga», «l’Empire du Macina», «le Pays Dogon», et finalement «l’Azawad» – ou de l’utopie salafiste d’un «Etat islamique». En dehors du rêve mandingue et du salafisme, qui entendent se projeter de façon impériale sur tout le territoire malien, les autres idéaux ont tous quelque chose de particulariste, voire d’irrédentiste – pour ce dernier cas de figure, de façon très explicite s’agissant de l’Azawad. Et ces rêves sont tous devenus pour le moins violents.

Cette violence prend forme à travers des frictions sanglantes dans les espaces où ces rêves se chevauchent, c’est-à-dire au centre et au nord du pays; et sous les espèces d’une guérilla de conquête («djihadisme») à laquelle la force étatique, souvent aux abois et basée surtout dans la zone mandingue, répond de façon difficilement proportionnée (massacres et exactions). La bataille pour le Mali se livre donc surtout entre l’Etat, encore constitué malgré tout par le projet démocratique, et les djihadistes. A Bamako, le mouvement politique central, qui accepte pour l’instant l’autorité discrétionnaire de la junte qui s’est affermie au pouvoir à travers un mélange de populisme et de répression, tourne autour d’une «refondation» nationale-démocratique du Mali et de son Etat, refondation qualifiée avec optimisme ou espérance de «Mali Koura» (Nouveau Mali). Tandis que les djihadistes s’efforcent de susciter, partout où ils ont établi leur emprise, des «citoyens» salafistes, c’est-à-dire des personnes qui consentiraient à être gouvernées par un Etat islamique, non un Etat démocratique.

Les hommes manquent

La violence la plus idéologiquement nécessaire dans de telles zones vise l’instruction: bien entendu, contre les écoles étatiques accusées d’être des incubatrices d’une sensibilité libérale et laïcisante propice à la formation de l’intolérable citoyen démocratique; mais aussi, on le sait moins, contre les écoles maraboutiques traditionnelles, foyer d’un islam non salafiste, voire anti-salafiste. En marge de cette lutte épique, et parfois enchevêtrés avec elle, se déroulent les conflits dits «communautaires» qui sont, en réalité, des guerres civiles qui voient d’anciens antagonismes sociopolitiques relativement gérables par le passé prendre une stridence explosive et peu contrôlable de l’extérieur.

Pour sortir de cette épreuve, le Mali a besoin d’un leadership politique dont il ne dispose pas en ce moment – un leadership qui a un plan ajusté aux nécessités objectives de l’heure, de la dextérité diplomatique (au vu d’un contexte international et sous-régional épineux), et la volonté de réformer l’Etat pour le rendre réellement séduisant et efficace aux yeux des masses à travers le territoire. Une solution réaliste existe, les hommes pour la mettre en œuvre manquent.

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