Si les coups d’Etat qui accouchent des autocrates sont par définition expéditifs, les révolutions visant à instaurer la démocratie se réalisent rarement en une nuit. Depuis neuf mois, l’Egypte est engagée dans un processus révolutionnaire qui est loin d’être achevé. L’acte I s’est joué en moins de trois semaines, avec la fuite du Caire du président Hosni Moubarak sous les huées de la foule. La sortie du chef ne signifiait pas encore la fin d’un régime. Mais l’armée, ralliée aux insurgés, puis fêtée comme le sauveur, promettait alors de transmettre ses prérogatives à un pouvoir civil dans un délai de six mois.

L’élection présidentielle a été repoussée aux calendes grecques et le sort des législatives programmées pour lundi prochain est incertain. Entre-temps, les militaires ont fait comprendre qu’ils n’étaient pas disposés à s’en aller sans s’assurer des garde-fous préservant leurs intérêts. Ces mêmes militaires ont continué de pratiquer la torture, maintenu les tribunaux d’exception et sévi dans les rédactions au point de faire dire à Amnesty International que la situation est «pire» que sous Moubarak. La confrontation qui a démarré vendredi était donc programmée. Car la jeunesse égyptienne – on a affaire à une révolte générationnelle dans tout le monde arabe – n’est pas disposée à assister les bras croisés à la confiscation de sa révolution. Seul un changement de régime peut la satisfaire, donc un retrait total des militaires de la vie politique. La négociation de ce retrait s’étant enlisée, le rapport de force est à nouveau le seul moyen de faire évoluer la situation.

C’est l’acte II de la révolution auquel nous assistons. Sa dynamique est difficile à prévoir car il met en scène trois acteurs dont les alliances ont été fluctuantes: les révolutionnaires laïcs, les islamistes et l’armée. Chaque camp, loin d’être homogène, tente d’utiliser l’autre, avec des visions de l’avenir parfois diamétralement opposées.

En voulant préserver ses intérêts économiques et son immunité, l’armée joue avec les nerfs des forces du changement. Elle conserve pourtant le soutien d’une grande partie de la population. Elle continue aussi à se présenter comme le dernier rempart contre une possible dérive des islamistes s’ils devaient rafler une majorité des sièges au parlement comme le prédisent les sondages.

Pour sortir l’Egypte de la confusion, l’armée n’a toutefois pas d’alternative: elle doit accepter le jeu des élections, sans conditions, et l’Etat de droit. Comme en Tunisie.

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