Les événements d’Egypte, précédés de la grande révolution tunisienne, posent une question essentielle sur l’avenir de l’humanité: l’Occident va-t-il enfin prendre la résolution de considérer le choix des peuples, quand bien même cela remettrait en question son hégémonie? L’histoire atteste au contraire que depuis des siècles, de la grande épopée des croisades à la soumission actuelle des nations arabes par l’endettement ou la domination militaire, en passant par la phase colonialiste, l’Occident n’a jamais envisagé d’abandonner sa position dominante.

Il y a d’abord une forme de duplicité dans la politique des «puissances occidentales» qui n’échappe désormais à personne: comment se fait-il que l’on ait découvert, du jour au lendemain, que Ben Ali était un tortionnaire qui volait impunément son peuple asservi à une dictature policière impitoyable? Qu’en Suisse, on se soit décidé à geler des fonds dont on connaissait depuis longtemps la provenance, et que l’on considère avec inquiétude les révélations sur la fortune immense de Moubarak? Comment a-t-on pu serrer la main de ces deux hommes sur les marches de l’Elysée, en fermant les yeux sur des exactions commises contre des militants des droits de l’homme, sur la torture et les meurtres? Comment se fait-il que Barack Obama en soit venu subitement à sermonner le gouvernement pharaonique, en appelant «au respect des droits universels», alors que les Etats-Unis ont systématiquement soutenu dans les faits ce régime militaire déguisé en démocratie, par crainte de la montée des forces d’opposition défavorables à la politique américaine dans la région, notamment le mouvement très populaire des Frères musulmans? Où résident les principes inaliénables de la civilisation moderne? Est-ce à dire que seuls les alliances géo­stratégiques et les intérêts financiers mènent le monde? Aujourd’hui, paradoxalement, c’est l’Arabe de la rue, l’Oriental dont on a volé la liberté, qui rappelle à tous qu’il ne faut plus pactiser avec la tyrannie.

Le prétexte d’assister, ici ou là, à l’avènement d’un Etat islamique, a toujours été mis en avant afin de justifier une préférence pour des régimes autoritaires. Plutôt un chef d’armée qu’une théocratie conduite par des religieux! Mais l’islam authentique, faut-il le répéter, ne connaît pas la théocratie! Et l’exemple de la Turquie démontre qu’un Etat orienté selon les valeurs de l’islam ne renoncera pas nécessairement à la modernité et aux acquis positifs de l’Occident, qu’il peut encourager le dialogue des cultures, et que seul le suffrage assurera une stabilité durable pour des peuples assoiffés de liberté.

Autre hypocrisie: les dirigeants de l’Etat d’Israël n’ont cessé de se vanter d’être la seule démocratie authentique dans la région. Or, leurs récentes déclarations révèlent combien leur inquiétude est profonde: les absolutismes arabes offrent certainement une plus grande garantie de stabilité pour l’édification et l’expansion de l’Etat hébreu que la colère des peuples qui réclameront un juste partage! En d’autres termes, la démocratisation des pays musulmans constituerait une sérieuse menace pour l’axe américano-sioniste. Les Egyptiens pourront-ils enfin ouvrir la frontière qu’ils ont en commun avec Gaza, et mettre fin au scandale entretenu d’une nation que l’on condamne ignoblement à étouffer dans une prison à ciel ouvert? La vérité, c’est que le processus de libération en cours ne menace pas la paix dans la région, mais seulement une volonté d’expansion infinie qui s’est appuyée jusqu’à présent sur des dictatures.

Les Egyptiens ne veulent pas d’une transition dont le seul but viserait à préserver une mise sous tutelle étrangère, tant sur le plan financier que par l’entremise de marionnettes. L’ingérence des Etats-Unis est de ce fait criante: Moubarak est non seulement traité avec attention, mais le peuple est invité à négocier avec des militaires, qui dépendent eux-mêmes des subventions étasuniennes. Signe cependant que le vent tourne, ces derniers invitent les Frères musulmans à la table des négociations. Réponse officielle des Frères par un communiqué du «Quatorzième jour de la révolution populaire»: le peuple a définitivement fait tomber ce régime qui doit s’en aller. Ils ont entamé ce dialogue sans aucune compromission en rappelant qu’ils exigent le départ du dictateur, que la révolution se poursuivra, que le droit de manifester pacifiquement ne peut être remis en question et qu’ils n’ont en aucun cas «signé» ni reconnu les nouvelles propositions faites par le gouvernement actuel.

La révolution tunisienne ainsi que la marche du peuple égyptien rencontrent aujourd’hui, de façon quasi universelle, l’approbation verbale des gouvernements, des citoyens libres, de la presse et des médias. On doit relever le courage de ses populations sans armes qui se soulèvent et se soulèveront encore jusqu’au déboulonnement des idoles du pouvoir. Saluer aussi le courage de ces journalistes venus d’Occident, molestés, frappés, enfermés, humiliés, mettant leurs vies en péril en se tenant aux côtés du peuple. Leur présence et leurs témoignages contribuent certainement à limiter une répression infâme.

Le mur de la peur est tombé. Les dictateurs doivent s’en aller. Sans concession aucune. Toute option contre-révolutionnaire doit être dénoncée comme un crime contre la liberté. Et même si le peuple est majoritairement musulman, il va falloir désormais, de Washington à Paris, apprendre à respecter le peuple.

L’Arabe de la rue, l’Oriental dont

on a volé la liberté, rappelle à tous qu’il ne faut plus pactiser avec la tyrannie

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