Nouvelles frontières

Comme pour Barack Obama aux Etats-Unis, la couverture universelle de l’assurance santé sera-t-elle le grand legs de l’ère Hu Jintao, le secrétaire général du Parti communiste chinois qui quittera bientôt son poste? On pourrait le penser à la lecture d’une analyse publiée cette semaine par l’Organisation internationale du travail (OIT). «Grâce à l’expansion de l’assurance santé dans le pays le plus peuplé du monde, le déficit mondial de sécurité sociale a été comblé de manière significative», écrit Aidi Hu, spécialiste de la question pour l’organisation onusienne.

Sur le papier, les chiffres sont spectaculaires. Dans un pays qui souffrait de façon chronique de sous-financement de la santé avec une majorité de la population, rurale, laissée à l’abandon, la tendance s’est inversée en quelques années. Un plan d’action décidé en 2009 pour parvenir à une couverture universelle d’ici à 2020 aurait déjà «presque atteint son objectif» puisque désormais 95% des 1,35 milliard de Chinois ont accès aux soins de base. Comment un tel miracle a-t-il été possible? Premier pas, le budget de la santé a augmenté de 30% entre 2008 et 2011. Le plan de réforme bénéficie d’un financement de 850 milliards de yuans (130 milliards de francs) qui a permis de construire ou rénover 2200 hôpitaux cantonaux, 6200 cliniques communales et 25 000 dispensaires de village. Autre mesure, le contrôle des prix et de la distribution des médicaments, fixé à l’échelle nationale, s’est traduit par une réduction des coûts de 30%. Pour la formation, 127 centres ont été créés d’où sont déjà sortis 36 000 médecins généralistes. Enfin, les pouvoirs locaux couvrent entièrement les cotisations des chômeurs, ainsi que des retraités et des handicapés dans les zones rurales.

Tout cela est encore loin de faire de la Chine un pays modèle. L’étude rappelle qu’il y a des trous dans cette couverture. Dans les campagnes, on ne compte toujours que 1,32 soignant pour 1000 habitants, contre 8 au Brésil et 20 en Suisse. Le vieillissement rapide de la population est l’autre grand défi. La proportion des personnes âgées de plus de 65 ans va passer de 8% actuellement (environ 100 millions d’individus) à 14% en 2025. Mais quand l’on sait d’où vient la Chine, pays marqué par de profondes inégalités, cela paraît remarquable. «L’expérience chinoise montre que la volonté politique et l’engagement financier jouent un rôle primordial pour étendre les régimes d’assurance santé aux groupes sociaux vulnérables, conclut la chercheuse basée à Pékin. Elle peut servir d’exemple de bonne pratique pour d’autres pays qui se trouveraient dans une situation analogue.»

Cette nouvelle politique sociale était l’un des trois piliers du plan de relance de 4000 milliards de yuans promulgué en 2008 pour répondre à la crise mondiale (les deux autres étant les infrastructures et l’environnement). Pour beaucoup d’observateurs, cette stratégie atteint aujourd’hui ses limites. Après avoir été dopée par les dépenses publiques, la croissance chinoise flanche à son tour. Or la consommation intérieure, qui n’a jamais été aussi faible dans la composition du PIB, n’est toujours pas en mesure de prendre le relais. Pour que l’importante épargne des ménages soit réinvestie dans l’économie, il faut lever trois grandes incertitudes qui minent la confiance des Chinois dans l’avenir: éducation, retraite et santé.

Est-ce à dire que la construction d’un filet social a échoué en Chine? Il est trop tôt pour l’affirmer. Mais les médias chinois se montrent plus critiques que l’OIT, qui se contente des statistiques officielles. Une récente enquête du magazine Caixin montrait par exemple comment les aides publiques pour la santé destinées aux populations défavorisées étaient détournées par des autorités locales surendettées car elles préféraient investir massivement dans des projets d’infrastructures plus visibles. On observe exactement les mêmes vices dans le domaine des retraites.

L’impulsion du gouvernement central pour moderniser la protection sociale répond à une forte attente de la population. Mais la nature du système politique demeure un frein à une répartition plus juste des richesses. Pour instaurer une véritable couverture universelle de la santé, Pékin devrait s’inspirer de Taïwan, pionnier régional en la matière.

Dans les campagnes, on ne compte toujours que 1,32 soignant pour 1000 habitants, contre 20 en Suisse