L’avis de l’expert

Révolution égyptienne, une parenthèse refermée?

Au lendemain de la chute d’Hosni Moubarak, l’Egypte semblait s’élancer gaiement vers la démocratie. Or, si la tête est tombée, le régime créé par Sadate en 1952 est resté solidement enraciné. L’élection programmée du maréchal Al-Sissi illustre le renforcement du système

Un haut gradé de l’armée de terre va ­succéder à un haut gradé de l’armée de l’air, c’est ainsi que s’achève, pour l’instant, la «révolution du 25 janvier 2011» en Egypte. Sans doute n’est-ce là qu’une fin provisoire, mais il n’est pas inutile d’en tirer une leçon. Les artisans et les partisans de cette «révolution» soutenaient qu’écarter Hosni Moubarak du pouvoir ne pouvait qu’entraîner une transition vers la démocratie. Dans un récent entretien à Jeune Afrique, Khaled Daoud, porte-parole de ­Mohamed ElBaradei, déclare: «Si nous avons pensé qu’en renversant Moubarak le plus dur avait été fait, nous réalisons aujourd’hui que cet individu n’était qu’une partie d’un système qui a trente ans d’inertie.» Pour l’observateur des régimes autoritaires, un tel manque de ­discernement est étonnant. Peut-être legime tunisien tenait-il à la personnalité de Ben Ali et à son entourage, mais le régime égyptien, lui, était d’abord, depuis 1952, un fait institu­tionnel profondément enraciné et redessiné d’un trait appuyé, à la sortie du ­nassérisme, par Anouar el-Sadate. C’est lui qui a créé le Parti national démocratique que dirigeait Hosni Moubarak; c’est lui qui a mis en place un ­pluralisme partisan fictif; c’est lui, surtout, qui a promu l’affairisme et les transactions collusives entre gouvernants et acteurs économiques qui l’accompagnent inévitablement. L’illusion héroïque des débuts du Printemps arabe a ainsi fait oublier l’historicité du régime et la profondeur de son inscription dans la société.

En fait, celui-ci n’a pas été que très par­tiellement affecté par la «révolution du 25 janvier». En écartant Hosni Moubarak de la ­présidence, l’armée a sacrifié le chef de l’Etat pour protéger non seulement ses intérêts, mais aussi l’ensemble des institutions en place. Elle a été soutenue en cela par les Frères musulmans, qui espéraient en prendre la direction et qui, pas plus que les militaires, n’avaient de sympathie pour les libéraux à l’origine de la «révo­lution». C’est l’alliance initiale de ces deux ­conservatismes qui a largement déterminé le cours des événements. Ils étaient, du reste, en parfait accord avec le conservatisme d’ensemble de la société. Un conservatisme religieux tout d’abord. Les hauts gradés actuels sont, en effet, relativement différents de leurs homologues de la période nassérienne, auxquels ils semblent se comparer. Chez ces derniers, le nationalisme et ce que l’on appelait alors le «progressisme» l’emportaient sur les considérations religieuses. Les hauts gradés d’aujourd’hui, au contraire, partagent la bigoterie routinière d’une grande partie de la population. C’est ainsi que l’épouse du maréchal Al-Sissi est voilée. Ce conservatisme est également politique, comme l’ont montré les résultats de la précédente élection présidentielle: au second tour, le candidat des Frères musulmans avait obtenu un peu plus de 52% des voix et celui issu de «l’ancien régime», Ahmed Chafik, le dernier premier ministre d’Hosni Moubarak, en avait obtenu un peu plus de 48%. Pouvait-on vraiment croire, dès alors, que la révolution était en marche?

L’arrivée au pouvoir du maréchal Al-Sissi n’a donc rien d’étonnant. Elle s’inscrit dans la lo­gique des choses. Ni les libéraux ni les Frères musulmans n’étaient prêts à exercer le pouvoir. Les libéraux n’avaient pas de programme et pas de base sociale. Les Frères musulmans possédaient, quant à eux, une base sociale, mais n’avaient pas de programme et encore moins de compétences. Ils attendaient, depuis des ­décennies, que le pouvoir leur revienne, sans cependant s’être le moins du monde préparés à l’exercer, croyant – probablement de bonne foi – que l’islamité de leurs intentions les dispensait de se doter d’un véritable projet. De plus, ils ont, de toute évidence, surestimé leur victoire: les élections législatives ne leur avaient donné que 37,5% des voix et le premier tour des élections présidentielles que 24,78%. De tels scores exigeaient de la modération et la recherche d’un consensus, y compris l’alliance avec les libéraux. Ils n’ont fait preuve ni de modération, ni de prudence. Au contraire, ils ont voulu imposer leur Constitution, menant une guerre ouverte avec la Haute Cour constitutionnelle et, plus généralement, avec la justice. Ils furent ainsi les premiers artisans du coup d’Etat qui mit fin à leur pouvoir. La grande majorité des Egyptiens, lassée d’une crise qui n’en finissait pas de rebondir et inquiète qu’elle ne se change en guerre civile, préféra l’armée aux Frères.

L’élection du maréchal Al-Sissi va-t-elle marquer la fin de cette crise? La réponse ne peut qu’être en demi-teinte, tirant plus vers le sombre que vers le clair. Sans doute permettra-t-elle un retour, au moins relatif, à la stabilité politique. Mais, si la stabilité est un bien nécessaire, ce n’est pas un bien suffisant. La situation socio-économique de l’Egypte est dramatique et l’on ne sait rien des solutions envisagées par le nouveau chef de l’Etat. La vigueur de la répression contre les Frères musulmans et d’autres opposants ainsi que les condamnations à mort prononcées sommairement et par centaines n’annoncent pas une réforme des mauvaises habitudes du système sécuritaire mais plutôt une restauration de sa toute-puissance, allant, du reste, bien au-delà de ce qui se pratiquait sous la présidence d’Hosni Moubarak. Enfin, on ne peut qu’être frappé par l’ironie d’une «révolution» qui aboutit à renforcer la place des militaires dans la vie politique du pays, alors qu’Hosni Moubarak avait travaillé à les en écarter, notamment en promouvant la carrière politique de son fils Gamal, un civil. L’armée s’en était offusquée, ce qui explique en partie son peu d’empressement à intervenir afin de rétablir l’ordre lors de la «révolution du 25 janvier».

Ceci dit, le nouveau président va se retrouver dans une position institutionnelle délicate. Dans un système représentatif même limité, le chef de l’exécutif a, en effet, nécessairement besoin d’un soutien parlementaire constant. Depuis Anouar el-Sadate, celui-ci était assuré par un parti présidentiel remportant toujours largement des élections systématiquement ­truquées. A quelle formule le maréchal Al-Sissi va-t-il recourir pour s’assurer la maîtrise du parlement? Va-t-il créer son parti, ce qui renforcerait encore la ressemblance avec la période précédente, ou va-t-il confier son gouvernement à des majorités aléatoires, ce qui ne pourra que l’affaiblir? Cette simple question montre à quel point l’avenir de l’Egypte est fait d’incertitudes.

L’illusion héroïque des débuts du Printemps arabe a fait oublier l’historicité du régime

et la profondeur de son inscription dans la société

La grande majorité des Egyptiens, lassée d’une crise qui n’en finissait pas de rebondir et inquiète qu’elle ne se change en guerre civile, préféra l’armée aux Frères musulmans

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