l’avis de l’expert

La révolution post-islamiste du Maghreb

Les inquiétudes de voir monter en puissance des Frères musulmans en Egypte sont largement infondées. C’est d’abord une question de génération: les islamistes ne ressemblent pas à leurs aînés des années 70-80. Mais de plus, les dictatures ont contribué à la banalisation de l’islam

L’opinion européenne interprète les soulèvements populaires en Afrique du Nord et en Egypte à travers une grille vieille de plus de trente ans: la révolution islamique d’Iran. Elle s’attend donc à voir les mouvements islamistes, en l’occurrence les Frères musulmans et leurs équivalents locaux, être soit à la tête du mouvement, soit en embuscade, prêts à prendre le pouvoir. Mais la discrétion et le pragmatisme des Frères musulmans étonnent et inquiètent: où sont passés les islamistes?

Si l’on regarde ceux qui ont lancé le mouvement, il est évident qu’il s’agit d’une génération post-islamiste. Les grands mouvements révolutionnaires des années 1970 et 1980, pour eux c’est de l’histoire ancienne, celle de leurs parents. Cette nouvelle génération ne s’intéresse pas à l’idéologie: les slogans sont tous pragmatiques et concrets («dégage!»). Ils ne font pas appel à l’islam comme leurs prédécesseurs le faisaient en Algérie à la fin des années 1980. Ils expriment avant tout un rejet des dictatures corrompues et une demande de démocratie.

Cette génération est pluraliste, sans doute parce qu’elle est aussi plus individualiste. Elle est plus informée, et a souvent accès aux moyens de communication modernes: elle n’est fascinée ni par l’Iran ni par l’Arabie saoudite. Ceux qui manifestent en Egypte sont précisément ceux qui manifestaient en Iran contre Ahmadinejad. Ils sont peut-être croyants, mais séparent cela de leurs revendications politiques: en ce sens le mouvement est «séculier», car il sépare religion et politique. La pratique religieuse s’est individualisée.

On manifeste avant tout pour la dignité, pour le respect: ce slogan est parti de l’Algérie à la fin des années 1990. Les valeurs dont on se réclame sont universelles. Mais la démocratie qu’on demande aujourd’hui n’est plus un produit d’importation: c’est toute la différence avec la promotion de la démocratie de l’administration Bush en 2003, qui n’était pas recevable car elle n’avait aucune légitimité politique et était associée à une intervention militaire. Paradoxalement, l’affaiblissement des Etats-Unis au Moyen-Orient et le pragmatisme de l’administration Obama permettent à une demande autochtone de démocratie de s’exprimer en toute légitimité.

Cela dit, une révolte ne fait pas une révolution. Le mouvement n’a pas de leader, pas de partis politiques et pas d’encadrement, ce qui est cohérent avec sa nature mais pose le problème de l’institutionnalisation de la démocratie. Il est peu probable que la disparition d’une dictature entraîne automatiquement la mise en place d’une démocratie libérale, comme Washington l’espérait pour l’Irak. Il y a dans chaque pays arabe, comme ailleurs, un paysage politique d’autant plus complexe qu’il a été occulté par la dictature.

Or, à part les islamistes et, très souvent, les syndicats (même affaiblis), il n’y a pas grand-chose. Les islamistes? Ils n’ont pas disparu mais ont changé. Les plus radicaux ont quitté la scène pour le djihad international et ne sont plus là: ils sont dans le désert avec Al-Qaida au Maghreb islamique, au Pakistan, ou dans la banlieue de Londres. Ils n’ont pas de base sociale ou politique. Le djihad global est complètement déconnecté des mouvements sociaux et des luttes nationales.

Une autre illusion d’optique est de lier la réislamisation massive qu’ont semblé connaître les sociétés du monde arabe au cours des trente dernières années avec une radicalisation politique. Si les sociétés arabes sont plus visiblement islamiques qu’il y a trente ou quarante ans, comment expliquer l’absence de slogans islamiques dans les manifestations actuelles? C’est le paradoxe de l’islamisation: elle a largement dépolitisé l’islam. La réislamisation sociale et culturelle (le port du voile, le nombre de mosquées, la multiplication des prêcheurs, des chaînes de télévision religieuses) s’est faite en dehors des militants islamistes, elle a aussi ouvert un marché religieux dont plus personne n’a le monopole; elle est aussi en phase avec la nouvelle quête du religieux chez les jeunes, qui est individualiste mais aussi changeante. Bref, les islamistes ont perdu le monopole de la parole religieuse dans l’espace public, qu’ils avaient dans les années 1980.

D’une part, les dictatures ont souvent (mais pas en Tunisie) favorisé un islam conservateur, visible mais peu politique, obsédé par le contrôle des mœurs. Le port du voile s’est banalisé. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la réislamisation a entraîné une banalisation et une dépolitisation du marqueur religieux: quand tout est religieux, plus rien n’est religieux. Ce qui, vu de l’Occident, a été perçu comme une grande vague verte de réislamisation ne correspond finalement qu’à une banalisation: tout devient islamique, du fast-food à la mode féminine.

Et puis d’autres courants religieux qu’on croyait en retrait, comme le soufisme, fleurissent à nouveau. Cette diversification du religieux sort du cadre de l’islam, comme on le voit en Algérie ou en Iran, avec une vague de conversions au christianisme.

Une autre erreur est de concevoir les dictatures comme défendant le sécularisme contre le fanatisme religieux. Les régimes autoritaires n’ont pas sécularisé les sociétés, au contraire, sauf en Tunisie, ils se sont accommodés d’une réislamisation de type néofondamentaliste, où l’on parle de mettre en œuvre la charia sans se poser la question de la nature de l’Etat. Partout les oulémas et les institutions religieuses officielles ont été domestiqués par l’Etat, tout en se repliant sur un conservatisme théologique frileux. Si bien que les clercs traditionnels, formés à Al-Azhar, ne sont plus dans le coup, ni sur la question politique ni même sur les grands enjeux de la société.

Cette évolution touche aussi les mouvements politiques islamistes, qui s’incarnent dans la mouvance des Frères musulmans et de leurs épigones, comme le parti Nahda en Tunisie. Les Frères musulmans ont bien changé. Le premier point, c’est bien sûr l’expérience de l’échec, aussi bien dans l’apparent succès (la révolution islamique d’Iran), que dans la défaite (la répression partout menée contre eux). La nouvelle génération militante en a tiré les leçons, ainsi que des anciens comme Rachid Ghannouchi en Tunisie.

Ils ont compris que vouloir prendre le pouvoir à la suite d’une révolution conduisait soit à la guerre civile, soit à la dictature. Ils ont aussi tiré les leçons du modèle turc: Erdogan et le parti AKP ont pu concilier démocratie, victoire électorale, développement économique, indépendance nationale et promotion de valeurs sinon islamiques, du moins «d’authenticité».

Mais, surtout, les Frères musulmans ne sont plus porteurs d’un autre modèle économique ou social. L’embourgeoisement des islamistes est aussi un atout pour la démocratie: faute de jouer sur la carte de la révolution islamique, il les pousse à la conciliation, au compromis et à l’alliance avec d’autres forces politiques. La question aujourd’hui n’est plus de savoir si les dictatures sont le meilleur rempart contre l’islamisme ou non. Les islamistes sont devenus des acteurs du jeu démocratique. Ils vont bien sûr peser dans le sens d’un plus grand contrôle des mœurs, mais faute de s’appuyer sur un appareil de répression comme en Iran, ou sur une police religieuse comme en Arabie saoudite, ils vont devoir composer avec une demande de liberté qui ne s’arrête pas seulement au droit d’élire un Parlement.

La comparaison entre la Tunisie et l’Egypte est éclairante. En Tunisie, le clan Ben Ali avait affaibli tous ses alliés potentiels, par refus de partager non seulement le pouvoir mais surtout la richesse. En revanche, en Egypte le régime avait une base sociale plus large, l’armée est associée non seulement au pouvoir mais aussi à la gestion de l’économie et à ses bénéfices. Cette complexité interne, à laquelle s’ajoute le fait que l’Egypte est au cœur de tous les conflits du Moyen-Orient (garante d’un accord de paix avec Israël, chef de file d’une coalition arabo-sunnite qui n’ose pas trop dire son nom face à l’Iran), explique les péripéties, marche en avant et pas en arrière que l’on observe depuis plusieurs jours au Caire. Après le départ de Moubarak, l’armée restera-t-elle dans son rôle prétorien, prendra-t-elle le pouvoir directement, ou choisira-t-elle la voie turque (garante des institutions et des traités internationaux, mais s’effaçant devant un pouvoir civil)?

Une chose est certaine: nous ne sommes plus dans l’exceptionnalisme arabo-musulman. Les événements actuels reflètent un changement en profondeur des sociétés du monde arabe. Ces changements sont en cours depuis longtemps, mais ils étaient occultés par les clichés tenaces que l’Occident accrochait sur le Moyen-Orient.

Publicité