Les Irlandais du Nord croyaient toucher enfin du doigt la vraie paix. L'exécutif commun, réunissant les anciens ennemis, unionistes et républicains, devait être le premier pas concret dans le travail de réconciliation. L'échec de jeudi, qui a repoussé de plusieurs mois sans doute la formation de ce gouvernement parce que l'Ulster Unionist Party (UUP) a in extremis refusé d'y entrer, est un crève-cœur pour le peuple irlandais exténué par trop de haine et de violence; les protestants considéraient que les garanties verbales données d'un prochain désarmement de l'Armée républicaine irlandaise étaient insuffisantes. Cet échec, pourtant, n'est pas tenu par les commentateurs irlandais et britanniques pour un désastre définitif: comme si chacun admettait qu'on ne sort pas d'une longue guerre civile sans revers et reculs.

«L'antagonisme démontré de part et d'autre à l'Assemblée, écrit à Dublin The Irish Times, met une fois de plus en évidence le niveau de défiance qui doit être surmonté dans la politique nord-irlandaise. Une période de réflexion est maintenant nécessaire avant de tenter un nouveau pas en avant.» Beaucoup de récriminations, ajoute le journal, vont se faire entendre ses jours prochains. On dira que Tony Blair a eu tort de montrer trop d'empressement pour former ce gouvernement d'union, au moment où se tenaient les traditionnelles célébrations orangistes. On se demandera si le premier ministre désigné, David Trimble, a l'autorité nécessaire pour convaincre ses troupes de la bonne foi de l'autre partie, le Sinn Féin? Malgré tous les cris qu'on entendra, ajoute The Irish Times, «il faut se souvenir que l'Accord de Belfast, approuvé massivement par des référendums au nord et au sud l'an passé, est toujours en place. Tous les partis favorables à l'accord – incluant l'UUP et le Sinn Féin – ont renouvelé leur détermination à le mettre en œuvre. Aucun des signataires de l'accord n'a adopté une position irréversible.»

David Trimble lui-même, dans un commentaire publié à Londres par The Times, affirme que l'échec de jeudi n'est pas un désastre. Il rappelle que «dans l'accord de Belfast, le Sinn Féin avait accepté l'engagement d'un désarmement total de toutes les organisations paramilitaires, et nous avons pris le risque de leur donner du temps pour honorer leur engagement». Mais Trimble constate, amer, que quinze mois après cet engagement aucun désarmement n'a commencé. «Pis, les paramilitaires républicains et loyalistes continuent leurs combats et leurs agressions.» Pour en sortir, ajoute-t-il, «le gouvernement (de Londres) a un rôle à jouer, mais les partis locaux doivent résoudre le problème plutôt que de toujours attendre que les autres le fassent pour nous. Nous savons que ce processus ne peut pas fonctionner sans le Sinn Féin, mais le Sinn Féin doit aussi comprendre que cela ne peut pas marcher sans désarmement. Le prix du succès est assez grand pour nous tous pour que nous mettions derrière nous le recul d'hier et que nous allions de l'avant.»

Ce relatif optimisme est partagé par les commentateurs des quotidiens londoniens. Dans The Independent, Steve Richards relève que les conservateurs eux-mêmes, qui y étaient naguère hostiles, sont maintenant acquis aux réformes décentralisatrices mises en œuvre par Tony Blair en Ecosse, au Pays de Galles et, maintenant, en Irlande. «Le revirement du parti affirme la permanence des réformes. Les politiciens à Belfast doivent noter qu'il n'y aura pas de retour en arrière, même sous les conservateurs, vers un parlement dominant à Westminster.»

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