La coupe est pleine pour une majo-rité d'éditorialistes américains, saturés quand ils ne sont pas écœurés par la tournure que prend la saga d'Elian, ce naufragé cubain de 6 ans repêché au large de Miami en novembre. Si jusqu'ici les commentaires s'étaient limités à l'analyse politique de l'affaire, ils ont glissé vers la dénonciation de comportements personnels depuis le refus jeudi du grand-oncle d'Elian Lazaro Gonzalez de se soumettre à l'ultimatum fédéral et de transférer l'enfant à son père. «Son refus de remettre l'enfant n'est pas uniquement un défi à la loi mais à l'impulsion naturelle du cœur», s'insurge le New York Times. «Un enfant qui a perdu sa mère doit être réuni avec son père», affirme le quotidien new-yorkais. Le Daily News trouve «stupéfiante la manière dont le grand-oncle manipule et dédaigne la loi». Le relatif capital de sympathie que cette famille avait engrangé s'est effrité depuis l'arrivée à Washington du père d'Elian, Juan Miguel Gonzalez. L'obstination de Lazaro dépasse pour beaucoup l'entendement dans un pays où le sens des valeurs familiales est porté aux nues. «Avant que le père n'arrive aux Etats-Unis, il était raisonnable de douter de la sincérité de son désir de voir son fils retourner dans le monde répressif de Fidel Castro. Maintenant, il a répété son désir en présence d'élus américains, sans fonctionnaire cubain à ses côtés. Dès lors, l'intransigeance de la famille devient indéfendable et sa campagne de publicité – surtout la vidéo d'Elian – dérangeante», écrit de son côté le Washington Post. La vidéo de Lazaro! S'il est un détail qui aura définitivement retourné les opinions, ce sont ces images d'amateur montrant Elian accroupi sur un lit martelant qu'il ne veut pas rentrer à Cuba. «Jeux vidéo: des psychologues dénoncent cette bande manipulée et cruelle», titre en une le New York Post, plus enclin en général à prendre le contre-pied systématique du gouvernement. Le tabloïd new-yorkais publie aussi une caricature significative de la répulsion provoquée par la tournure de ce que Salon.com, le magazine en ligne, qualifie de «telenovela sans fin»: on y voit un Fidel Castro à l'embonpoint exagéré, un incontournable ciga-

re aux lèvres, accueillir

une famille lambda américaine à bord d'une

barque à moteur. «Que

faites-vous ici Yankees gringos?» lance le Lider maximo. «Nous demandons l'asile politique pour échapper à la couverture télévisuelle d'Elian Gonzalez», répond le père de famille, la mine atterrée. Et, sans le vouloir, Lazaro, par son défi, est devenu le symbole d'une communauté américano-cubaine drapée dans sa superbe et son mépris de l'Etat de droit. Le Daily News s'en prend aux manifestants qui ont installé un campement devant la maison de Lazaro dans le quartier cubain de Little Havana. «Guerre, guerre, guerre! clament-ils, guerre contre qui? Contre ce pays qui les a accueillis et leur a garanti des droits inaliénables», s'emporte le Daily News. Le Washington Post ne dit pas autre chose quand il invite les Cubains de Miami à «se rendre compte que, s'ils poursuivent leur croisade ainsi, ils perdront leur bataille de propagande contre ceux qui doutent – à tort – de la répression du régime de Castro». Sur la côte Ouest, le San Francisco Chronicle se demande avec pertinence ce qui «se serait passé si l'enfant avait été Haïtien». «Contrairement aux Cubains qui reçoivent l'asile ici, les Haïtiens eux reçoivent une tape dans le dos et un ticket de retour pour Haïti.»

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