Le monde arabe est inquiet. Il y a une semaine encore, les capitales du Moyen-Orient saluaient les frappes de l'OTAN contre la Serbie. Les pays du Golfe n'hésitaient pas à comparer le président yougoslave Slobodan Milosevic au dictateur irakien Saddam Hussein qui avait envahi le Koweït en août 1990. «Saddam et Milosevic, deux faces d'une même pièce», titrait ainsi le quotidien saoudien Okaz alors que la presse koweïtienne parlait de «deux tyrans du même type». Pour les pays du Golfe comme pour l'Egypte, la campagne militaire de l'OTAN était alors le seul moyen de se débarrasser de Slobodan Milosevic.

Puis, au fur et à mesure que la situation s'est dégradée sur le terrain, notamment avec l'afflux de dizaines de milliers de réfugiés musulmans du Kosovo, les pays arabes ont exprimé leur inquiétude. D'abord, en dramatisant à l'extrême la situation: «Le fou serbe brûle ses ennemis vivants» et «Des milliers de Kosovars brûlent dans l'enfer serbe», titrait cette semaine la presse égyptienne. Ensuite, en multipliant les éditoriaux sur la légitimité de la campagne de l'OTAN et son déroulement: pour beaucoup, sauver les Albanais du Kosovo n'est en fait qu'un prétexte pour justifier les frappes. Le véritable enjeu est le contrôle des Balkans.

Pire, en s'ingérant dans les affaires internes d'un pays souverain sans consulter le Conseil de sécurité de l'ONU, l'Alliance atlantique s'est rendue responsable de la tragédie des Albanais du Kosovo et des Balkans en général. «Les Kosovars sont les premières victimes de la stratégie militaire mise en place par l'OTAN, qui les a placés entre le marteau et l'enclume», écrit le journal de Dubaï el Khaleej. Alors que l'ensemble des pays arabes ont décidé d'envoyer des aides humanitaires, l'OTAN doit aujourd'hui prendre ses responsabilités et aller jusqu'au bout. Pour faire face au «nettoyage ethnique le plus abominable du XXe siècle», l'Alliance doit déclencher des opérations terrestres: «c'est le seul moyen de sauver des milliers d'Albanais du génocide», constate la presse égyptienne.

Seuls l'Irak, cible depuis décembre de frappes américaines et britanniques, et la Libye, victime en avril 1986 de raids aériens américains, condamnent, depuis le premier jour, la campagne militaire de l'OTAN en concentrant leurs attaques contre Washington. «Le recours de l'administration américaine à la force militaire en Yougoslavie est une nouvelle preuve de l'échec de sa politique au niveau international, après le fiasco de sa politique de bombardement et de destruction de l'Irak», a écrit le quotidien irakien Es Saoura. Bagdad estime d'ailleurs que sa résistance face aux Etats-Unis a servi d'exemple pour les Yougoslaves qui tiennent tête, à leur tour, à «l'agression américaine». Il y a deux jours, la presse irakienne a aussi accusé les Etats-Unis de vouloir créer un précédent: le scénario qui se déroule actuellement au Kosovo pour la défense des Albanais «pourrait être appliqué plus tard au Kurdistan irakien».

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