Le procès du sang contaminé qui s'est ouvert mardi dernier à Paris est un événement exceptionnel. A qui en douterait, la presse française a donné des signes clairs. On a multiplié les pages spéciales, la chronologie des événements, de 1985 à aujourd'hui, a été scrupuleusement retracée, l'enjeu juridique, particulièrement délicat dans ce procès, a été expliqué avec grande précaution. Et, fait qui ne trompe pas, comme pour souligner l'importance des semaines qui vont suivre, les grands noms de la presse parisienne ont tous sorti leur plume pour exposer longuement la position du titre qu'ils représentent. «La France s'apprête à vivre un moment grave de son Histoire», pour reprendre les mots de Jean-Marie Colombani, directeur du quotidien Le Monde, et cela a apparemment été la volonté des éditorialistes d'en retranscrire pleinement la solennité.

La traduction de Georgina Dufoix, Edmond Hervé et Laurent Fabius devant la Cour de justice de la République était devenue nécessaire, tous les journaux s'accordent sur ce fait. C'est le refus de l'Etat français d'admettre la notion de responsabilité sans faute, et donc de réparation, qui a amené les associations à réclamer et à obtenir la pénalisation de l'action publique, estime Jean-Marie Colombani. Cette nécessité, Franz-Olivier Giesbert, du Figaro, la discerne également dans l'opinion publique: «Nous avons besoin d'entendre la vérité.» Mais, dépassé ce premier mouvement, les propos se font plus complexes et circonstanciés.

L'issue du procès ne saurait être, selon Jacques Julliard, chroniqueur au Nouvel Observateur, qu'une injustice ou un scandale. Injustice si Laurent Fabius est condamné: il serait alors une victime expiatoire. Scandale s'il est acquitté, accréditant du même coup l'idée selon laquelle les hommes politiques sont au-dessus des lois. La condamnation et c'est l'ère du soupçon généralisé. L'acquittement et les «mécanismes sans visages» de l'administration auront eu raison de la plainte des victimes, reprend Bruno Frappat, directeur de la rédaction de La Croix, qui s'en tient d'ailleurs à ce constat pessimiste.

Une analyse que Franz-Olivier Giesbert reprend à son compte. Selon lui, la tenue d'un tel procès représente un danger pour tous ceux qui détiennent une once de pouvoir en France, politique ou économique: «Nous entrons dans l'ère de la criminalisation de toutes les décisions.» Dans le même temps, Laurent Fabius trouve dans le rédacteur en chef du Figaro un allié inattendu: «N'est-il pas le bouc émissaire du «gouvernement des juges»?» demande le journaliste.

Mais qui va-t-on juger devant cette Cour de justice exceptionnelle? Pour Serge July, de Libération, ce procès est celui d'un fonctionnement hypercentralisé de l'Etat français marqué par la lenteur dans la remontée des décisions, la non-application des directives et une société civile sans voix face à un exécutif éternellement impuni: C'est la «culture envahissante de l'irresponsabilité». Et le directeur de publication du quotidien de lancer cet ultimatum: «A charge pour les politiques de prouver jour après jour leur vertu. Sinon, ce sera, faute de mieux, la justice qui s'en chargera.» Jean-Marie Colombani charge moins la barque des politiques. L'émancipation du pouvoir judiciaire est récente, rappelle-t-il, et elle avance par à-coups. Pour lui, ce procès est un moment de «violence symbolique» entre l'exécutif et le judiciaire mais il comporte un risque. Celui que s'affirme «la prétention à juger de tout». On passerait alors du privilège du prince à une toute-puissance législative.

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