Dix mois: c'est le temps qu'il aura fallu aux 134 pays membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pour arriver à un compromis sur la nomination d'un nouveau directeur général. Dix mois de lutte intestine et revancharde pour déboucher sur un non-choix: devant l'impossibilité de les départager selon la règle du consensus en vigueur à l'OMC, les pays membres ont décidé que les deux candidats en lice prendront leurs fonctions à tour de rôle pour trois ans. Le Néo-Zélandais Mike Moore assumera le poste en premier, suivi par le Thaïlandais Supachai Panitchpakdi. Un compromis «boiteux» consacrant «l'absence de consensus» au sein d'une organisation qui devient de plus en plus importante sur la scène internationale, écrit le quotidien économique français La Tribune. Une solution qui ne satisfait personne, mais qui est considérée comme l'unique issue à une impasse, relèvent la plupart des journaux. «Née de la crainte d'une poursuite du blocage, c'est une victoire peu glorieuse de l'opportunisme politique sur l'intérêt à long terme de l'organisation», écrit le Financial Times. Le ressentiment accumulé risque de compromettre la collaboration entre les membres pour la préparation du prochain round de négociations qui débutera en novembre à Seattle. «Il s'agit désormais de tirer le meilleur parti de ce mauvais pas et se mettre rapidement au travail», estime le quotidien saumon. Il y a en effet un risque, dit-il, que «les partisans d'un des candidats passent leur frustration en s'abstenant de coopérer avec l'autre». La solution trouvée pourrait engendrer des frictions et même une dislocation de l'organisation, si les membres ne font pas preuve d'une exceptionnelle bonne volonté et coopération. Des qualités plutôt rares à l'OMC, selon l'éditorialiste du FT: «Si les pays membres ont quelque peu d'estime pour l'institution qu'est l'OMC, il est grand temps qu'ils le montrent.»

La presse thaïlandaise se félicite bien sûr de ce compromis qui consacre pour la première fois «un représentant des pays en développement à la tête d'une des trois organisations économiques clés, avec la Banque mondiale et le Fond monétaire international», note The Nation. Pour sa part, le Bangkok Post explique que l'OMC «détermine le sort des nations en fixant les règles du jeu que doivent suivre tous les pays pour assurer leur bien-être économique. Et le jeu s'appelle commerce international». Le quotidien thaïlandais qualifie de «non-sens» l'affirmation selon laquelle le directeur général doit être neutre et ne pas chercher à influencer le cours de l'organisation. «Il ne s'agit de rien d'autre dans cette histoire que d'une lutte pour le contrôle du jeu. Et le moyen le plus sûr de le faire est d'avoir un des siens dans le fauteuil de l'arbitre.»

L'observateur du Figaro estime que la leçon de cette nomination bicéphale est que «les grandes puissances ne font plus la loi». D'un petit club restreint, «l'OMC est devenue une organisation forte de 134 membres. […] L'arrivée massive des pays émergents et du Sud a profondément bouleversé le caractère (de l'organisation). Désormais, la majorité ne se soumet plus au diktat des Grands». Un élargissement qui montre les limites du système de consensus actuel. «L'institution s'est glissée dans le moule onusien, avec ses débats démagogiques, ses affrontements Nord-Sud et ses luttes idéologiques. Le GATT, puis son successeur l'OMC, avaient jusqu'ici échappé à la politisation. Elle vient d'y faire son entrée avec fracas» conclut le journal français.

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