Dans les coulisses

«Revue de presse» en ukrainien, ça se dit «огляд преси»

Comment lire les médias du monde entier? «Le Temps» dévoile quelques-uns de ses secrets pour décrypter les langages exotiques dès l’aube

Non, je ne suis pas le polyglotte exceptionnel que vous croyez. Mais je fais semblant depuis une bonne douzaine d’années aux petites aubes, lorsque je m’attelle chaque jour de la semaine, dès 7h00, à tenter de comprendre le monde sur LeTemps.ch, par le biais des médias du monde entier. Deux heures plus tard, les internautes disposent d’une revue de presse d’actualité, avec tous les liens utiles pour aller vérifier si j’ai bien traduit les propos originaux. Ça s’appelle, de cet affreux mot, de la «curation» d’information. Très utile, surtout aux gens pressés.

Mais comment faites-vous? me demandent certains, ébaubis de constater – et heurtant ma modestie au passage – que je lis l’ukrainien sans problème. Comme ce mardi où je scrutai les commentaires d’outre-Dniestr sur l’intronisation du président Zelensky, pour les partager ensuite comme sur Enigma.

Des amis précieux

Que ce soit clair: la langue de Chevtchenko m’est aussi étrangère que le slovaque ou l’amharique. Sur mon CV, je me contente de lire l’allemand (très bien), l’anglais (bien), l’espagnol (assez bien) et l’italien (un peu). Plus la langue de Cicéron, qui aide autant pour les langues latines que l’allemand est un estimable auxiliaire pour démasquer les racines d’origine germanique. Mais qui ne sert à rien en face d’une langue canadienne autochtone comme l’oowekyala, 45 consonnes, 4 voyelles neutres, 3 voyelles glottales et 3 voyelles ouvertes.

En dehors des eaux où je barbote, il faut donc savoir nager. Pour joindre l’ami catalophone ou néerlandais, la consœur parfaitement russophone, le vieux pote roumain ou ceux qui touchent le puck en chinois, turc ou thaï. Plus dur est nonobstant le chemin vers le hongrois, par exemple: diablerie que le hongrois, de la branche finno-ougrienne de l’Oural et dont la difficulté est égale à celle de l’islandais! Une amie qui a longtemps vécu à Budapest ou un individu de la région du Höfuðborgarsvæðið sont ici précieux.

Google, la béquille

Autrement, comment faire? Depuis la merveilleuse invention d’internet, les choses sont devenues beaucoup plus aisées que du temps où il fallait disposer de dix mètres de rayonnage de dicos bilingues. Google Traduction, par exemple, pour ne prendre qu’un seul des nombreux services de ce type en ligne, constitue souvent une béquille sursoyant à la crasse incompétence. Mais elle ne suffit pas à saisir toutes les nuances du langage, a fortiori du langage politique. Il n’est pas certain que ce sous-fifre du «G» des lisses GAFAM capte la quintessence d’un propos ironique en vietnamien ou en xhosa, claquements linguaux compris.

D’où le risque de contresens. Ce que ne manquent pas de me faire remarquer, lorsque cela arrive (rarement), quelques spécialistes de l’intelligence collective. Avec tact ou pitié le plus souvent, avec ricanements parfois. Mot d’ordre, donc: préférer ne rien dire plutôt que de s’empêtrer dans une traduction approximative.

Niki est une femme

Et puis il y a encore quelques vieux trucs. Mieux vaut par exemple rapprocher les langues entre elles, en traduisant le norvégien en allemand ou en anglais plutôt qu’en français, ce cousin trop lointain de la famille indo-européenne. Il existe aussi, tout bêtement, des médias (riches) qui offrent systématiquement une version anglophone de leurs articles en ligne ou des médias nationaux publiés dans la langue de Shakespeare – ou de Victoria Beckham, c’est selon.

Cela vaut toujours mieux que de répondre par l’affirmative à l’agaçant pop-up «Traduire cette page» pour devoir ensuite s’imposer la nécrologie baroque d’une légende de la formule 1 dans le quotidien danois Jyllands-Posten: «Niki Lauda attachée, sulfurée et apparue aigre: Mais la légende est mise en valeur comme un homme plein d’humour. Niki Lauda est morte. Il avait 70 ans»…


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