Dénoncée comme un «crime de guerre», un «vol légalisé», voire un pas de plus vers l’annexion de la Cisjordanie occupée, la nouvelle loi israélienne dite «de régulation», adoptée dans la nuit de lundi à mardi par la Knesset – le parlement hébreu, par 60 voix pour et 52 contre – en faveur des colons scandalise les Palestiniens et les défenseurs d’une solution à deux Etats, en totale opposition à la perspective d’un «Grand Israël». Un vote mené au pas de charge, sans examen préalable en commission.

Mais dans l’ulcération générale, la réaction de l’administration de Donald Trump contraste fortement sur ce que Courrier international (CI) qualifie de «loi légalisant le crime organisé», le département d’Etat états-unien et la Maison-Blanche se refusant à commenter un texte qui autorise l’Etat israélien à légaliser des colonies sauvages et à s’approprier des terres palestiniennes. Précisons ici qu’il émane de la proposition du parti de la coalition gouvernementale Le Foyer juif, nationaliste religieux d’extrême droite, dont les visées ont été décryptées par The Times of Israel il y a trois jours.

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Pour ses promoteurs, la loi protégera les colons d’évictions, en allusion à la colonie sauvage d’Amona qui vient d’être démantelée sur ordre de la Cour suprême d’Israël. D’ailleurs, les défenseurs des droits de l’homme et de la cause palestinienne ont annoncé leur intention de saisir cette dernière pour faire annuler le nouveau texte. Le procureur général, Avichai Mandelblit, prévient aussi qu’il n’y résisterait probablement pas et s’exposait en plus aux poursuites de la Cour pénale internationale (CPI). Mais surtout, de Londres au Caire, où siège la Ligue arabe, en passant par Paris, Berlin, Bruxelles, Ankara ou Amman, il suscite des condamnations, la communauté internationale s’inquiétant d’un nouveau coup porté à une paix impossible entre Israéliens et Palestiniens.

«De quoi laisser pourrir la situation»

Dès la veille d’un vote que l’on pensait encore incertain, précise CI, le journal Maariv avertissait: «Amona, coûte que coûte, sera délogée mais les colons, qu’ils soient économiques et électeurs du Likoud [le parti du premier ministre Netanyahou], ou idéologiques et électeurs du Foyer juif, ont encore de quoi laisser pourrir la situation et prendre en otage une société israélienne majoritairement consciente que les colonies sont un obstacle à la paix. Mais tout aussi majoritairement convaincue que les Arabes ne veulent toujours pas des Israéliens au Moyen-Orient et qu’un Etat de Palestine plein et entier est une menace existentielle. Le pouvoir judiciaire a gagné la bataille d’Amona, mais les colons vont gagner la guerre de la colonisation.»

Dans le détail, la nouvelle loi autorise l’Etat à s’approprier, contre compensation, des terrains privés palestiniens en Cisjordanie sur lesquels des Israéliens ont construit sans autorisation. Elle devrait revenir à légaliser 53 colonies dites sauvages et à exproprier au minimum plus de 800 hectares de terres palestiniennes, selon l’organisation israélienne anticolonisation La Paix Maintenant. Le nouveau patron de l’ONU, Antonio Guterres, avertit pour sa part qu’elle se trouve être «en infraction avec le droit international» et qu’elle aura «d’importantes conséquences juridiques pour Israël».

Les «dernières palpitations du monde d’hier»

Résultat des courses: à côté des vives protestations du coordinateur de l’ONU pour le processus de paix, Nickolay Mladenov, de Federica Mogherini, la cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, l’administration états-unienne s’est bien gardée de réagir «avant toute décision de justice». Mauvais moment. Benyamin Netanyahou sera en visite à Washington dans une semaine, le 15 février, où il trouvera sans doute de quoi enhardir une droite israélienne qui voit dans le cabinet Trump le début d’une nouvelle époque, mais feint d’ignorer que la Maison-Blanche ne peut le protéger d’un examen de la CPI.

Cela n’était déjà «pas de bon augure» pour la cause de la conférence tenue à Paris à la mi-janvier, que Netanyahou qualifiait de «dernières palpitations du monde d’hier», expliquait alors le Standard autrichien, relayé par le site Eurotopics: «Les présidents américains du «monde d’hier» qui étaient favorables à une solution à deux Etats ont échoué. Mais sans l’intervention du président américain, rien n’avancera. Il est possible que face à la réalité, de nouvelles idées surgiront.»

Un gouvernement affaibli

Tout cela arrive dans un contexte où le gouvernement hébreu actuel est «gêné aux entournures par des procédures judiciaires et effrayé par la perspective d’élections anticipées». Netanyahou «n’a jamais paru aussi faible, alors qu’il était a priori opposé à cette loi», ce que soulignait belliqueusement Ha’Aretz ce mardi: «Une fois de plus», le premier ministre «démontre que, face à ses partenaires de droite, il peut aboyer mais n’est plus capable de mordre. Avec un tel aveu de faiblesse face à ses propres alliés, comment croire en sa capacité à affronter nos véritables ennemis?»

Mais en général, la presse israélienne que CI a lue et traduite relaie les protestations, tout en étant «particulièrement sidérée devant le silence de l’administration Trump, en dépit de son adhésion formelle à la solution des deux Etats». Yediot Aharonot, par exemple, «n’y va pas par quatre chemins»: «L’attitude de Trump reflète une toute nouvelle politique américaine. Elle donne au gouvernement israélien le feu vert pour construire autant qu’il le veut dans les Territoires [occupés], tant que la construction ne va pas au-delà des blocs d’implantation [les colonies]. Et si Israël s’avise de construire au-delà de ces blocs, peu lui importe.»

Une «course vers l’abîme»

Mais Maariv, encore, de son côté, n’hésite pas à parler de «course vers l’abîme»: «Par une simple loi, des bandits sont parvenus à convaincre la Knesset d’adopter une loi qui légalise rétroactivement le vol de terres à leurs propriétaires légitimes. Cette loi ne fait ni plus ni moins que légaliser le crime organisé.» En totale contradiction avec la résolution prise par l’ONU en décembre dernier, qui, du côté palestinien, avait été accueillie comme «une décision historique».

Ce qui n’avait pas empêché Al-Ayyam, à Ramallah, de rappeler que les Nations unies avaient «déjà adopté par le passé, notamment en 1979, des textes affirmant l’illégalité des colonies» et de souligner «que la communauté internationale ne reconnaît pas les colonies établies de fait dans les Territoires occupés depuis juin 1967»: une «politique de judaïsation de Jérusalem et de colonisation, avec son lot de destruction de maisons palestiniennes et de confiscation de terres». Force des symboles inutiles: l’ONU ne faisait que répéter «le consensus international sur l’hostilité à la colonisation sans pour autant prévoir de sanctions».

La «caution» de la Bible

Reste en fin de compte que les défenseurs des colons sont convaincus que ces terres reviennent par la Bible à Israël: «Toute la terre d’Israël appartient au peuple juif», a dit le ministre des Sciences, Ofir Akounis: «Ce droit est éternel et incontestable.» Et au sein du «gouvernement considéré comme le plus à droite de l’histoire d’Israël, certains ministres prônent ouvertement l’annexion de la Cisjordanie. C’est aussi la première fois qu’Israël applique sa loi civile sur les territoires occupés, non seulement à des individus mais à des terres reconnues comme palestiniennes», selon le professeur de droit Amichai Cohen, de l’Israel Democracy Institute.

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