Ils étaient partout, les «gilets jaunes», de l’Aude au Nord-Pas-de-Calais. Sur les ronds-points, la colère était trop sourde pour ne pas sourdre un jour ou l’autre. Violemment, jusqu’à la Bastille ou presque. Et puis le président a parlé, il a donné quelques gages et lâché quelques euros. Et puis les décorations de Noël se sont allumées. Et puis le froid est venu. Et puis la fatigue a fait son œuvre, et le mouvement s’essouffle.

La France restera-t-elle jaune après la trêve des confiseurs? Je n’en sais rien. Mais considérant la nuée de journalistes français venus se renseigner sur nos drôles de droits populaires, quelque chose me dit que nous n’avons pas fini d’entendre parler de démocratie directe au pays du président-roi. S’il ne devait rester qu’une revendication, elle tiendrait en trois lettres: RIC, pour «référendum d’initiative citoyenne».

Dans les urnes et pas dans la rue

Derrière ce nouvel acronyme, une aspiration légitime: avoir voix au chapitre. Littéralement. Pouvoir s’exprimer, compter, exister. Contraindre la citadelle parisienne à écouter, aussi. Et pouvoir lui dire «non» souverainement, dans les urnes et pas dans la rue. Alors on vient voir comment ça marche chez les Suisses, puisqu’il paraît que chez eux, ça marche.

Excellent réflexe, serais-je tenté d’applaudir, avec une dose tout juste avouable de chauvinisme reptilien. Mais alors il faut aller jusqu’au bout du geste, chers voisins. Décortiquer les mécanismes de nos initiatives et nos référendums, c’est bien, mais c’est passer un peu à côté du sujet.

Un «blockbuster»

Les historiens vont me tomber dessus, parce que chronologiquement ça ne tient pas, je les attends pourtant de pied ferme: avant la démocratie directe, il y a la concordance. Et avant la concordance, il y a de la proportionnelle à tous les étages et l’esprit qui va avec. Celui de la codécision et du compromis. Rien de génétique là-dedans, rassurez-vous, juste du culturel et de l’historique. Mais la culture et l’histoire ne se décrètent pas.

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Sans concordance, un référendum est à peu près synonyme de plébiscite. David Cameron en sait quelque chose. De Gaulle aussi, là où il est. Les démocraties d’alternance ont raison de se méfier: chez elles, les référendums ont la fâcheuse tendance à ne pas faire de prisonniers.

«La démocratie directe est le blockbuster de la Suisse», jubilait récemment le VRP en chef de la Confédération, Nicolas Bideau. C’est encore plus vrai qu’il ne l’imaginait, et c’est dommage. Pendant que notre démocratie directe cartonne sur les ronds-points, le vrai chef-d’œuvre attend toujours son public. La concordance est un film suisse.


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