Nouvelles frontières

Pékin poursuit sa lente et gigantesque mue. Les derniers quartiers traditionnels avec leurs dédales de ruelles et maisons à cour carrée d’un étage, uniformément grises, font place peu à peu à d’énormes cubes d’acier, de béton et de verre, reliés par de larges routes. L’âme disparaît, mais c’est bien plus confortable. Et cela fait plus «international». Alors que la ville s’érige en verticalité, qu’est-ce qui fait qu’on a l’impression qu’elle rétrécit en son centre? Du coup, la capitale se déploie sur sa périphérie à une vitesse effrénée. Les villages sont avalés pour laisser place à des barres résidentielles ou, de plus en plus, à des zones de villas clôturées sur le modèle des gated communities américaines.

«Le Leman Lake» est l’un de ces compounds. Des dizaines de maisons de style anglais, individuelles ou mitoyennes, s’organisent autour d’un étang et d’un centre administratif avec piscine, salle de gymnastique et supérette où l’on vend du bordeaux à 100 francs la bouteille. Il est entouré d’autres ghettos de riches aux noms exotiques. L’aéroport est proche, et l’air plus pur qu’en ville. C’est ici que vivait Neil Heywood, un homme d’affaires britannique, dont l’empoisonnement, il y a un an, par la femme de l’un des plus hauts dignitaires du régime, Bo Xilai, a été à l’origine du plus grand scandale politique de ces dernières années en Chine. Sa femme, qui réside toujours au bord de l’étang, ne croit pas à la thèse de l’assassinat. D’après elle, rapporte un voisin, son mari serait mort d’une crise cardiaque. Mais alors…

Mais ce n’est pas pour parler des intrigues du Parti communiste que je me suis rendu au «Leman Lake». L’un de ses autres résidents, Bei Ye, est un écrivain, grand fan de Weibo (l’équivalent local de Twitter, l’original étant censuré) et activiste d’une démocratie ancrée dans la défense des droits des propriétaires. Il ne s’oppose pas au Parti communiste. Il enrage simplement contre le blocage mental de ses compatriotes, incapables de penser le politique en dehors du carcan hérité de la tradition impériale et confucéenne. Les Chinois, dit-il, sont persuadés qu’à défaut d’un pouvoir fort, totalisant et paternaliste, le pays ne peut que sombrer dans le chaos et la guerre civile. «OK, le parti fait de bonnes choses, explique-t-il. Mais il veut tout contrôler, comme une Eglise. Cela ne peut pas durer. C’est quoi notre futur?»

La Chine peut paraître triomphante, de plus en plus de Chinois se posent cette question, y compris – fait nouveau – dans les classes aisées. «L’autre jour, je dînais avec une dizaine de résidents de notre communauté, raconte Bei Ye. J’ai soudain découvert qu’ils avaient tous un passeport étranger. Je suis le seul à n’avoir que des papiers chinois.» La tendance du moment est d’envoyer son enfant, et souvent sa femme avec, dans des pays comme l’Australie, les Etats-Unis, ou encore en Europe. L’éducation y est supérieure, l’air plus pur, la liberté plus grande et l’argent en de meilleures mains. «C’est comme une assurance», dit M. Ding, un voisin de Bei Ye, en possession d’une green card américaine.

Cela rappelle les Hongkongais d’avant la rétrocession à la Chine (1997) qui, pour ceux qui en avaient les moyens, se précipitaient au Canada pour obtenir un passeport, avant de rentrer avec la garantie de pouvoir fuir si cela devait mal tourner dans l’ex-colonie britannique.

Aujourd’hui, ce ne sont plus les pauvres fuyant la misère qui forment le gros des troupes de l’exil, mais les riches et des cadres du parti. Ils vivent pourtant très bien en Chine. Jamais, il y a trente ans, ils n’auraient imaginé atteindre ce niveau d’aisance. Ce sont les grands bénéficiaires du système. Et pourtant, ils n’ont pas confiance en l’avenir. Comme si ce «miracle» n’était qu’une bulle qui devra bien finir par éclater. Bei Ye écrit. Sa place est en Chine, à scruter ses congénères, à décrire le malaise. Il lit les derniers messages reçus par Weibo. Un flot de railleries sur le congrès du parti. «C’est tout comme ça. On plaisante. Cela pourrait être drôle, mais c’est du cynisme. Personne ne croit plus en ce parti. Comme dans l’ex-URSS, avant la chute.»

Les candidats à l’exil se recrutent parmi les riches et les cadres du parti. Ils n’ont pas confiance en l’avenir