Ma semaine suisse

Rien ne va plus au Vatican. Rien ne va plus au Département fédéral de la défense. A Rome, le Saint-Siège est miné par des fuites de documents ultra-confidentiels qui ont révélé des affaires troubles et témoigné d’âpres luttes d’influence. A Berne, un whistlebrower (lanceur d’alerte) si bien informé qu’on le localise proche de l’état-major de l’armée informe les médias des faiblesses du Gripen et des failles du processus qui a conduit le Conseil fédéral à choisir, à reculons, l’avion de combat suédois pour remplacer les Tiger. Le pape Benoît XVI et le conseiller fédéral Ueli Maurer s’agacent de ces indiscrétions dévastatrices qui ressemblent à des trahisons, sapent leur autorité et le crédit de leur institution.

Au Vatican comme au DDPS, les appareils serrent les rangs. L’accès aux informations sensibles sera cadenassé d’un tour de vis supplémentaire. L’exigence de loyauté envers le chef et sa hiérarchie sera renforcée, la surveillance intensifiée, la menace de sanctions durcie. L’espace pour exprimer une voix dissonante se réduira à un confetti. Mais vouloir réprimer la liberté d’opinion dans une démocratie est voué à l’échec.

Le Vatican et l’armée suisse, même galère? Comparaison n’est pas raison, dit le proverbe. Pourtant la tentation est grande de regarder ces deux mondes sous le même angle. N’a-t-on pas affaire à deux univers très hiérarchisés, évoluant largement en vase clos, sur la défensive et souffrant d’un profond désarroi? Deux mondes durablement éprouvés par des mutations historiques lourdes qui mettent à mal leurs références et leurs certitudes? Deux théâtres où se joue le même drame: la querelle entre anciens et modernes.

«Le christianisme est en train de disparaître socialement», a dit dans ce journal, avec un courage qui l’honore, le jésuite Jean-Blaise Fellay. Prêtre et historien des religions, il constatait amèrement l’échec de la mise en œuvre des engagements pris en 1962 par le concile Vatican II. Cet événement, le plus marquant de l’histoire de l’Eglise catholique au XXe siècle, a symbolisé son ouverture au monde moderne et à la culture contemporaine faite de progrès technologiques considérables, d’émancipation des peuples et de sécularisation croissante. Or, cinquante ans plus tard, les espoirs du «peuple de Dieu» ont été anéantis par la Curie romaine, qui a imposé son autorité inspirée par la logique d’une monarchie du XVIIIe siècle plutôt que par celle d’une société démocratique du XXIe siècle. Benoît XVI, un théologien certes remarquable, se replie sur une aspiration à la pureté céleste, au nom de l’unité de l’Eglise qu’il s’agirait de préserver à tout prix. Mais cette aspiration ressemble à une fuite en ce sens qu’elle se réalise en totale déconnexion de la vie quotidienne des croyants, qui se sentent incompris et abandonnés au point d’en perdre la foi.

Le choc qui a secoué l’armée suisse, c’est la chute du mur de Berlin. L’événement planétaire a supprimé la menace pour laquelle l’institution militaire était formatée. Il a inauguré une nouvelle ère d’incertitudes. Les paramètres de la sécurité de la Suisse en ont été bouleversés. Les menaces existentielles pour le pays sont devenues plurielles, diffuses, complexes. Au sein même de l’armée, des espoirs sont nés et un slogan les a accompagnés: «La sécurité par la coopération». Sans renoncer à sa neutralité mais en l’adaptant, en réinterprétant sa souveraineté avec l’audace des pères fondateurs quand ils scellèrent le pacte donnant naissance à la Confédération, la Suisse allait pouvoir contribuer efficacement à sa sécurité en partageant avec d’autres le fardeau du maintien de la paix et d’un environnement international stable. Les citoyens suisses poussent d’ailleurs à cette évolution, comme vient de le montrer l’étude «Sécurité 2012» du Center for Security Studies de l’EPFZ.

Or le projet d’achat en solitaire du Gripen, tel qu’il est mené par le DDPS et son chef Ueli Maurer, illustre le décalage qui subsiste entre le puissant appareil militaire helvétique attaché à une neutralité militaire stricte et un courant, minoritaire, convaincu de la nécessité d’«ouvrir les fenêtres», c’est-à-dire de privilégier une neutralité active et participative. Ce camp – ce clan si l’on file la métaphore avec le Vatican – a de bonnes raisons de penser que la crise de la dette qui affaiblit l’Europe agrandit les intersections entre la Suisse et ses voisins en matière de politique de sécurité, en particulier pour les tâches de défense, les concepts de promotion de la paix et la coopération en matière d’armement. Le moment est donc opportun pour construire, dans ces domaines, une certaine convergence entre la Suisse et d’autres Etats européens; à condition de reconsidérer l’achat du Gripen.

Le Vatican, l’armée suisse: deux théâtres où se joue la bataille, classique, entre anciens et modernes

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