Amis lecteurs de cette chronique, un peu de nuance pour commencer. Quelques-uns d’entre vous, prompts à dégainer leurs courriels ou leurs tweets, me reprochent avec assiduité d’être devenu anti-Macron. Plus grave: une partie non négligeable d’entre eux, les plus rapides à tirer sur leur commentateur, estiment qu’à force de regarder la France en face, et de commenter les «gesticulations» françaises, le correspondant que je suis finit par oublier le tableau général: celui d’un pays de toute façon impossible à réformer, impossible (peut-être) à gouverner, et qui devrait plutôt se féliciter d’avoir à sa tête, en ces temps de brutales convulsions géopolitiques venues de Moscou, un président convaincu des vertus de l’Union européenne, et diplomatiquement tenace face aux manœuvres des brutes du Kremlin.

Je m’arrête là car on aura compris le sens de cette critique: une élection présidentielle doit aussi être jugée à l’aune de la capacité des candidats à diriger demain leur pays dans le grand brouillard mondial. Or Emmanuel Macron, selon ceux qui m’écrivent, a prouvé, en cinq ans, qu’il était incontestablement «à la hauteur du job». Fin de partie.

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Message reçu donc. Mieux: message compris, analysé, ressassé, imprimé. Et après? Faut-il pour autant se satisfaire, à moins d’un mois du premier tour de la présidentielle le 10 avril prochain, d’un spectacle démocratique rendu atone, ou en tout cas inaudible, par l’engrenage d’événements tragiques du côté de l’Ukraine? Faut-il surtout rester de marbre devant les sondages qui, presque tous, tirent le signal d’alarme sur une possible abstention massive? Dans un entretien accordé au quotidien Le Parisien, le politologue Brice Teinturier y voit en tout cas un dangereux rappel à l’ordre démocratique. «Oui, si ce chiffre ne s’améliore pas d’ici un mois, on peut avoir un record d’abstention pour un scrutin présidentiel et passer la barre symbolique des 30%, alors qu’elle n’était que de 22% en 2017. Avec un taux de 31 à 35%, on battrait le record du 21 avril 2002, 28%. Cela montre que la campagne électorale a encore du mal à s’imposer, à convaincre les Français d’aller voter» explique le directeur général de l’institut Ipsos. Boum! Après une campagne torpillée, le risque d’un scrutin à demi boycotté.

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Regarder la réalité en face

La responsabilité de cette situation n’incombe bien sûr pas qu’à Emmanuel Macron. Président sortant, ce dernier utilise sans surprise toutes les ficelles que lui donne la conduite de l’Etat en quasi-temps de guerre pour minimiser les risques et se présenter comme le garant ultime de la sécurité de son pays. Soit. Mais dans une France où la présidentielle dit toujours beaucoup plus que le décompte final des bulletins déposés dans l’urne, ignorer les risques d’une élection «pliée» revient à ne pas vouloir regarder la réalité en face. Impossible, par exemple, de ne pas admettre que ce mandat, bousculé il est vrai par la pandémie, n’a pas apporté de réponses sur la question des inégalités sociales croissantes qui minent le consensus républicain. C’est une évidence.

Impossible aussi de ne pas voir que l’Etat, auquel les Français demandent tout et reprochent tout, n’est plus aujourd’hui en situation d’assurer ses fonctions essentielles, victime à la fois d’obésité (trop de fonctionnaires pour des missions facultatives, trop peu pour des missions essentielles dans les endroits essentiels) et de l’incapacité viscérale de l’administration à se rapprocher de l’usager pour l’écouter. Impossible, enfin, de ne pas constater le bouillonnement des colères et, surtout, le ressenti du «déclassement» par une partie importante de la population. Emmanuel Macron est un président qui préside bien? C’est assez vrai. Mais il n’a pas fait baisser le niveau de colère dans ce pays effervescent. Cela reste un échec. Car sans apaisement social, peu de choses sont en réalité possibles.

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L’abstention est dès lors le critère explosif. Elle n’est pas programmée. Les dernières semaines de campagne, la présentation des programmes – Emmanuel Macron présente le sien ce jeudi avant un premier meeting le 2 avril –, le réflexe républicain en temps de crise vont jouer. Mais si les urnes sont boudées, le malaise perdurera. Ce qui pose, pour l’actuel chef de l’Etat, une question de responsabilité. Pourquoi pas de débat entre tous les candidats avant le premier tour? Pourquoi ce refus d’aller se présenter, comme l’ont fait ses adversaires, devant l’assemblée des maires de France? Pourquoi cette offensive numérique à base de vidéos style série TV, de photos prises dans son bureau, alors que d’autres canaux devraient être ouverts? Emmanuel Macron a aussi le devoir de faire vivre la démocratie française. Il en est le garant. Il doit, plus que ses rivaux, le démontrer.

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