Sans les socialistes, le socialisme se porterait beaucoup mieux. A considérer les batailles d’ego de la gauche française, la guerre des chefs au sein du Labour britannique, l’affrontement des frères ennemis espagnols PSOE et Podemos, il faut bien admettre que l’aphorisme de George Bernard Shaw exprime une vérité de tous les temps. Ces derniers jours, les tirs de roquette de l’aile gauche du PS zurichois contre la politique de son ministre Mario Fehr en matière d’asile et de sécurité, l’apparition officielle au sein du PS suisse d’un courant réformiste affichant un programme d’économie de marché, en opposition au «dépassement du capitalisme»: la gauche suisse, sans atteindre la déliquescence française, n’échappe pas à la crise idéologique qui divise les camarades européens.

Ces conflits entre ailes gauche et droite au sein du mouvement socialiste remontent à la plus haute Antiquité, aurait dit Alexandre Vialatte. Mais, comme on l’a vu avec l’apparition de die Linke en Allemagne, de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, on assiste partout en Europe à une radicalisation des gauches et à des conflits fratricides.

Nouveau monde

Il y a d’abord une divergence sur les constats et les politiques à en tirer. La gauche de gouvernement constate que l’économie de marché raisonnée a créé des richesses comme aucun système planifié qui, au contraire, n’a produit que rationnement et autoritarisme. L’Etat providence, en manque de ressources, ne peut pas tout. Il faut donc concentrer les forces sur l’égalité des chances plutôt que sur la répartition de moyens toujours plus restreints. Pour la gauche radicale, les ratés du capitalisme ont débouché sur toujours plus d’exclusion, de pauvreté et creusé comme jamais l’écart entre les revenus. Le socialisme de gouvernement a, selon elle, trahi et abandonné les classes pauvres et moyennes qu’il était supposé défendre.

Or, oublient les uns et les autres, l’écosystème politique a complètement changé. La globalisation, la révolution numérique, l’individualisme, la dictature des sondages, la financiarisation de l’économie, les questions d’environnement, les flux migratoires, le terrorisme ont complètement bouleversé les conditions dans lesquelles s’exerce l’action politique. Grâce aux Trente glorieuses, beaucoup des réformes sociales exigées par les luttes ouvrières ont été atteintes: protection sociale, amélioration des salaires, horaires de travail, vacances, etc.

Malaise identitaire

Dans un monde où les capitaux se déplacent à la vitesse du numérique, où la concurrence des pays pauvres et les productions à bas coûts redistribuent les cartes de l’emploi, peut-on encore envisager les luttes politiques comme au temps de Jaurès? Comment concilier, par exemple, les exigences écologiques avec la défense du pouvoir d’achat ou la lutte contre le dumping salarial et l’ouverture des frontières? D’où le malaise identitaire.

Dans un livre récent, «Eloge du compromis», l’ancien sénateur socialiste français Henri Weber décrit la crise des socialismes européens comme celle de la quatrième refondation. Après l’âge utopique et révolutionnaire des origines, est venue l’ère réformiste et parlementaire, puis la tentation gouvernementale et keynésienne. Aujourd’hui, le défi qui est posé aux PS européens est désormais celui d’allier l’efficacité économique dans une économie globalisée et numérisée avec leurs propres valeurs de solidarité et de justice sociale. Car, constate l’historien radical Olivier Meuwly, «distribuer l’épithète «fasciste» à ses adversaires ne fonctionne plus».

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