Revue de presse

RIP Prince, «transgenre, noir, métis, blanc, latino, enfant, femme, félin, aristocrate, voyou»

La mort du roi de la pop suscite un choc immense. Lui qui faisait «constamment de la musique». Sa tête en était pleine. Et il fallait «que ça sorte». Tu connais ce sentiment? avait-il demandé à un journaliste néerlandais, auteur d’un article mythique

«Miles Davis disait de lui avec admiration qu’il était «le Duke Ellington des années 1980». C’était l’époque de «Sign O' The Times» (1987), un des sommets de son œuvre, où Prince chantait les ravages du sida sur des rythmes synthétiques, entame L’Obs: «In France, a skinny man died of a big disease with a little name», «En France, un homme maigre est mort d’une grosse maladie au petit nom.» Lui aussi était petit, comme la Corvette rouge:

Combien étaient-ils, jeudi, cette nuit, le cœur noyé, à s’être soudain lové les oreilles dans cette si improbable pluie de larmes musicales, couleur rouge violacé? Le Prince est mort. On l’avait encensé sur les dancing floors des années 1980, on n’y croit pas. Une grippe, des opiacés en surdose, le mystère. Et avec lui – après l’envol de Michael Jackson en 2009 – se trouve presque englouti le royaume de la pop, lit-on déjà, genre «à nouveau en deuil» cette année, après les disparitions de Bowie, de Glen Frey, de George Martin, écrit à la une le Financial Times. «On pensait que la mort de David Bowie, le 10 janvier dernier, avait purgé l’année 2016 de son potentiel de sidération», on avait tort, titrent la Tribune de Genève et 24 Heures.

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Les médias n’ont pas eu assez de superlatifs à disposition pour digérer l’affreuse breaking news de la chaîne de télévision américaine TMZ, que relaie Courrier international: «Son corps a été découvert dans sa propriété de Paisley Park dans le Minnesota, […] un homme inanimé, qui ne respire plus.» Début d’explication: «Moins d’une semaine avant la disparition […], son avion privé avait dû atterrir en urgence dans l’Illinois, après un concert donné à Atlanta», relate le Star Tribune, le quotidien de Minneapolis, dans son édition spéciale. Prince lui-même «avait tenu à clarifier la situation»: «Attendez quelques jours avant de gaspiller vos prières.»

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Ces jours ont passé et dans ceux à venir, «la plupart des mélomanes […] auront le même réflexe», prévient Libération: «Ouvrir Google, rechercher «Prince". Pourtant, […] il sera très difficile de trouver un morceau en libre écoute. Inconnu sur les plateformes de streaming musical et quasi inexistant sur YouTube, le meilleur moyen d’écouter «Cream», «Kiss» ou «When Doves Cry» reste encore de ressortir le bon vieux lecteur de disques. L’artiste américain n’a jamais caché sa haine pour Internet. […] Parce qu’il trouvait cela has been. Dans une interview donnée au quotidien britannique The Daily Mirror, [il] s’exprimait en ces mots: «Internet, c’est fini. Je ne vois pas pourquoi je devrais donner mes nouveaux morceaux à iTunes ou quelqu’un d’autre.»

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D’ailleurs, il les a tant donnés, ces morceaux, avec une générosité telle que «juste comme ça, le monde a perdu beaucoup de sa magie», titre le Guardian. Qui propose aussi un live blog montrant le coup de massue, la tristesse abyssale que la nouvelle de sa disparition brutale suscite. Injuste, forcément, incompréhensible parce qu’encore inexpliqué, ce passage de la Faucheuse dont la revue de tweets du Figaro dit bien l’effet tétanisant! Et qui justifie immédiatement la communion sur «Purple Rain» à New York, tout comme l’hommage du Times de la Grosse Pomme au «ré-inventeur de son monde et de lui-même», la colorisation de l’Hôtel de Ville de Montréal:

Courrier international, en juillet 2010, «lui avait consacré sa une et diffusé son nouvel album […]. Un numéro historique». Il republie aujourd’hui l’article du journaliste flamand qui avait rencontré l’artiste à Minneapolis, Hans-Maarten Post du Het Nieuwsblad. «Une entrevue étrange avec un musicien à la parole rare»:

«Je fais constamment de la musique. Ma tête en est pleine. Et il faut que ça sorte. C’est comme ranger une chambre. Tu connais ce sentiment? On ne respire à nouveau que lorsque tout est en ordre. La musique fait partie de mon ADN. Et ce qu’il y a de curieux, c’est que, lorsque je ne parviens pas à sortir de ma tête une chose que j’ai inventée, je n’arrive pas à fonctionner.»

«Un musicien qui a osé toutes les hybridations, une icône sexuelle, un être transgenre noir, métis, blanc, latino, enfant, femme, félin, aristocrate et voyou», énumèrent Les Inrocks, ce à quoi on ajoutera les épithètes «punk et romantique» du Monde: «La première fois qu’on a entendu parler de lui, aux temps très anciens de l’album Dirty Mind, Prince était une curiosité de la soul, un jeune gandin qui chantait le funk en slip léopard et costume bondage. Un type farfelu, un rien clownesque, mais la musique envoyait déjà bien, irrésistiblement funky, avec des textes bien salaces.» Et un look de bête de sexe, tendre dans la provocation que jette son regard perdu sous les sourcils:

«Prince et son androgynie ont connu un succès stratosphérique», doit bien reconnaître Le Huffington Post. «Mais dans un paysage culturel où, à chaque manifestation de douceur, les Noirs qui veulent paraître virils s’empressent d’affirmer qu’ils ne sont «pas homo», […] on peut se demander comment le public contemporain accueillerait un nouveau venu tout menu, enveloppé de châles dorés et de foulards en soie froissée pourpres.» Avec, dans son sac, en gestation, 600 titres, davantage que les Beatles, sans compter les inédits, précise le magazine Rolling Stone, vraiment référentiel sur ce coup-là.

«Sometimes it snows in April». Une des plus étonnantes chansons de Prince. Celle qu’on aime par-dessus toutes les autres. Elle s’est soudain inscrite, par hasard, dans une forme d’Eternel: «Parfois il neige en avril/Parfois je me sens si mal, si mal/Parfois je souhaite que la vie ne se termine jamais/Et toutes les bonnes choses, comme on dit, ne durent jamais.»

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