La psychologie a construit sa vision de l’être humain en étudiant des individus plus ou moins gravement perturbés. Des femmes hystériques de Charcot à l’homme aux rats de Freud, en passant par les délires de Miss Miller analysés par Jung et Flournoy, la galerie de portraits ne sent pas vraiment la joie de vivre. C’est en observant ce type de cas que les pères fondateurs ont élaboré leurs méthodes. Des méthodes encore utilisées par la plupart des thérapeutes chez qui nous allons sonner en espérant qu’ils nous aideront à mieux vivre.

Mais dans le courant des années 1990, certains psychologues se sont élevés contre une situation qu’ils jugeaient aberrante. Leur raisonnement était simple: les neuf dixièmes des recherches en psychologie ne s’occupent que de symptômes comme l’angoisse ou la dépression alors que les patients recherchent non pas l’absence d’angoisse, mais la joie de vivre. Halte donc aux congrès sur les troubles mentaux, place à l’étude scientifique des gens heureux pour découvrir quels sont leurs secrets. La psychologie positive était née.

Ses objectifs sont nobles. Il s’agit d’aider chaque être humain à développer son aptitude au bonheur. Pour cela, on va s’intéresser aux gens qui se sentent particulièrement bien dans leur peau. Enquêtes sur les chefs d’entreprise, les créatifs et les sportifs de haut niveau, programme de recherche international pour découvrir comment les moines tibétains emplissent leur cerveau d’émotions bienfaisantes, sondages à large échelle sur le niveau de bonheur de la population.

Les résultats ne se font pas attendre. Dès le début des années 2000, on voit paraître une série d’ouvrages sur les thèmes de la psychologie positive. Et le nouveau courant a bien sûr ses stars. Martin Seligman (le pionnier) a mis en évidence les mécanismes de l’optimisme et ouvert un centre à l’Université de Pennsylvanie. Mihaly Csikszentmihalyi (celui dont on ne peut pas prononcer le nom), créateur du concept de flow, un état de plénitude et de détachement que l’on atteint dans l’accomplissement de certaines tâches. Tal Ben-Shahar (le jeune qui monte), auteur d’un livre sur l’apprentissage du bonheur et professeur de psychologie positive à Harvard. Grâce à ces chercheurs et à leurs collègues toujours plus nombreux, la science va enfin mettre les clés du bien-être à la portée de tous.

Malheureusement, il y a quelques hic. Le premier, c’est que les recherches accouchent de résultats qui n’ont rien de révolutionnaire. Jugez du florilège: la richesse n’a pas d’influence prédominante sur le sentiment d’être heureux, les personnes qui voient un sens à leur vie se sentent mieux que les autres, les altruistes ont plus de joie de vivre que ceux qui ne pensent qu’à eux, accomplir une tâche stimulante peut augmenter notre bien-être. On a l’impression très nette que les penseurs les plus anciens avaient déjà énoncé ces sages préceptes. Bien sûr, la psychologie positive a le mérite d’avoir démontré scientifiquement la validité de ces affirmations. Mais ça n’aide pas beaucoup l’homme de la rue en quête de solutions. D’autant plus que les méthodes proposées pour atteindre le bonheur ne brillent pas non plus par leur nouveauté. Se remémorer chaque soir les cinq événements de la journée pour lesquels on éprouve de la gratitude. Accepter et exprimer ses émotions. Faire des pauses dans la frénésie du quotidien. Noter nos qualités principales et en développer au moins une chaque jour. Ici encore, on a comme un sentiment de déjà-vu. «Tout ça pour ça…», a-t-on envie de dire.

Mais le problème principal n’est pas là. Après tout, les techniques de mieux-être peuvent probablement aider certaines personnes. Rien d’inquiétant dans tout ça. Le danger réside plutôt dans les dommages collatéraux de la psychologie positive. Paradoxalement, la médiatisation croissante de ce courant risque de provoquer l’effet inverse de celui recherché. A trop vouloir montrer que l’on peut apprendre la joie de vivre, on risque d’aboutir à un phénomène bien connu: la stigmatisation des mauvais élèves. Si le bonheur peut s’enseigner et s’apprendre, gare à ceux qui ne profitent pas des leçons! Gare aussi aux sous-doués. Martin Seligman a créé un test qui permet de déterminer le niveau d’optimisme des individus. Ce questionnaire a immédiatement intéressé des entreprises qui l’utilisent pour sélectionner leur personnel. Vous êtes bardé de diplômes, vous parlez cinq langues et vous avez suivi des stages sur trois continents. Aucune chance d’embauche si vos résultats au test d’optimisme sont médiocres…

Et il y a plus préoccupant. Les biologistes se sont emparés du sujet et certains nous promettent pour bientôt la découverte d’un gène du bonheur. Moyennant quelques centaines de dollars, on pourra vous dire s’il fait partie de votre patrimoine. Et si vous n’avez pas tiré le bon numéro dans la loterie génétique, il vous faudra suivre de nombreux cours sur l’optimisme pour supporter votre existence. On sent poindre derrière ces possibles dérives la figure du modèle unique qui régente de plus en plus nos vies. Celui de femmes et d’hommes aux mensurations idéales, au sourire éclatant, au regard tourné vers un avenir radieux. Et en mesurant la distance qui nous en sépare, on ne peut pas s’empêcher de ressentir une vague de découragement, même après la lecture du dernier livre de Ben-Shahar.

On repense alors aux pères fondateurs de la psychologie et à ce qu’ils ont appris en écoutant leurs patients névrosés. Que nous ne sommes pas des monolithes, mais des êtres multiples et ambivalents, frustrés parfois par nos désirs et d’autres fois désirant nos frustrations. Que la vie est difficile et que les événements incontrôlables de notre histoire nous façonnent alors que nous tentons de façonner notre existence. Que l’esprit humain recèle une créativité, une richesse et une profondeur qu’aucune grille d’analyse ne permettra de décrire complètement.

Et on se prend à rêver d’une approche qui puisse utiliser à la fois les résultats obtenus auprès de patients en souffrance et ceux de la psychologie positive. Une psychologie de l’éveil qui aide chaque personne à devenir elle-même, au-delà des modèles et des normes. Une psychologie qui intègre le fait que certains traits de personnalité utiles dans un contexte donné puissent se révéler dangereux dans un autre, et que le modèle de l’homme idéal n’existe pas. En d’autres mots, peut-être tout simplement une psychologie qui fait passer les personnes avant les théories.

Dans ses études sur l’optimisme, Martin Seligman a montré qu’une entreprise dirigée par des administrateurs largement optimistes pouvait courir de graves dangers. Pour éviter les risques liés à une appréciation trop insouciante de la situation, il préconise l’intégration de quelques pessimistes dans l’équipe dirigeante. On respire.

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