Pour un peu, la délégation chinoise se serait fort inquiétée que la Suisse n’aborde pas le sujet des droits de l’homme. Sans les rituels, on n’aurait rien à se dire. «L’échange a duré plus d’un quart d’heure, mais aucun cas spécifique n’a été abordé», s’est-on borné à indiquer côté suisse après l’entrevue entre la présidente Doris Leuthard et son homologue chinois Xi Jinping. Interrogé sur le peu d’efficacité de ces échanges devenus usuels, le ministre helvétique des Affaires étrangères, Didier Burkhalter, s’est contenté de relever que face à la deuxième puissance économique mondiale, «il faut vivre avec les réalités du monde».

A ceux qui s’étonneraient du pragmatisme et de l’apparente résignation avec laquelle les dirigeants suisses abordent, de manière constante, la question des arrestations arbitraires, de l’isolement des prisonniers ou de la peine de mort, il faut rappeler les premières heures des relations entre la Suisse et la République populaire de Chine, fin 1949, début 1950. Puisque, nous rappelle Machiavel, «les habitants d’un même pays conservent toujours à peu près le même caractère et présentent les mêmes vices et les mêmes vertus». Ce pragmatisme et ce fatalisme amenèrent la Suisse à être l’un des premiers pays du monde occidental à reconnaître la Chine de Mao en janvier 1950.

Pragmatisme suisse

Seul diplomate encore en poste à Nankin avant l’arrivée des troupes communistes, le chargé d’affaires ad intérim Jean-Pierre Jéquier notait ainsi, en date du 14 juillet 1949, que puisque l’on ne peut arrêter les communistes, «mieux vaut reconnaître au plus vite un état de fait pour limiter les dégâts». Il partageait l’avis qu'«il est tout à fait vain, inutile de refuser ou de retarder indéfiniment la reconnaissance du nouveau régime». Dans sa thèse de doctorat parue en 2003 sur les relations entre la Suisse et la Chine, le diplomate Michele Coduri note en conclusion d’une étude très fouillée que «l’image que nous en retenons est celle d’une Suisse intégrée au bloc occidental, petite ou moyenne puissance, qui réagit par rapport aux événements qui se déroulent. Très pragmatique, la Suisse visait la protection de ses propres intérêts autant politiques qu’économiques».

Même si «l’existence de relations diplomatiques permit également de déployer une activité humanitaire en faveur des ressortissants étrangers, que nous pouvons inscrire dans la tradition humanitaire de la Suisse, même si cette activité humanitaire nous semble surtout, au moins dans sa première phase, l’œuvre d’individus plutôt que le produit d’un choix politique de la Confédération helvétique».

L’ombre américaine

Mais surtout, la thèse de Michele Coduri met en avant l’ombre des Etats-Unis, au point que, selon l’auteur, plutôt que de relations bilatérales Suisse-Chine, il faudrait parler de trilatérales américano-sino-helvétiques. «Lorsqu’une certaine marge de manœuvre se présenta aux acteurs politiques et économiques suisses, écrit-il, ceux-ci ne saisirent pas cette occasion car ils étaient préoccupés par les réactions possibles des Etats-Unis. Nous pouvons même affirmer que l’ombre des Etats-Unis était constamment présente dans les relations sino-suisses».

Au moment où le nouveau président des Etats-Unis annonce une politique protectionniste et de repli, et alors que le président Xi Jinping se présente en champion d’un monde multipolaire et du libre-échange, n’y a-t-il pas là une occasion pour la diplomatie suisse de se libérer de l’ombre américaine? Et, pourquoi pas, penser l’Europe comme lieu où les Américains viendront s’inspirer de sa liberté.