L'histoire serait incompréhensible à la raison si l'imprévu n'y jouait aucun un rôle, disait Engels (Frédéric). Le nez de Cléopâtre, la robe de Monica Lewinsky…. Pour une jeune fille un peu gourde, une nation puissante, sûre d'elle, hier encore proclamant le juste et le faux sur la terre entière, s'abandonne à l'ivresse de la dérision. Personne ne la conduit plus. Des avocasseries s'enchaînant les unes aux autres avec une logique juridique indomptable l'entraînent vers le moment fatal où le président devra «avouer ou se démettre». Clinton, chef d'empire, réduit en six mois au rôle d'amant piteux: le monde entier, stupéfait, incrédule, attend le dénouement. Il ne comprend pas que les Etats-Unis d'Amérique somment leur président de confesser ses œuvres d'adultère. Il ne comprend pas davantage que celles-ci puissent lui valoir une condamnation ou la perte de son mandat. Et il comprend encore moins qu'après avoir signalé aussi nettement, dans presque tous les domaines, leur volonté d'intervenir, de gendarmer, de policer, de s'entremettre, les Etats-Unis se retirent soudainement, pour cause de difficultés intérieures, de toutes les responsabilités qu'ils s'étaient eux-mêmes attribuées.

Avec une présidence à vau-l'eau, un gouvernement paralysé par l'incertitude du lendemain, un congrès en guerre civile froide, la plupart des dossiers internationaux sont laissés en suspens. En attendant, les souris dansent.

A Bagdad, Saddam Hussein a fait savoir aux inspecteurs de l'ONU chargés de détecter en Irak l'existence d'armes de destruction massive qu'il ne se plierait pas à leurs exigences et les a invités à rentrer chez eux. Les ennuis de Clinton ont un grand succès dans le monde arabe. Ils ne sont pas de nature non plus à convaincre le premier ministre israélien d'infléchir sa politique et de revenir à l'esprit des accords d'Oslo. Tout au contraire.

Au Kosovo, Holbrook peut bien crier que la situation est dangereuse, le président serbe Milosevic n'a pas à craindre ces jours-ci la menace d'une punition de l'OTAN. En Afrique, il n'existe pas une seule autorité, hormis celle de l'Amérique momentanément hors d'usage, qui puisse influencer les politiques rwandaise et congolaise et maîtriser la catastrophe incroyable qui se prépare autour du Kivu. L'ONU? On a assez répété qu'elle est devenue une officine américaine, sans personnalité et initiative propres.

Bon gré, mal gré, l'Amérique a donc fini par se rendre indispensable. C'est commode pour tous les autres, qui n'ont pas le goût des responsabilités. Elle va même jusqu'à réécrire l'histoire de petits pays comme la Suisse, ce qui est certainement un excès de zèle. On ne peut donc être que confondu devant ce qui lui arrive.

Au fait: qui «lui» arrive? ou qui «nous» arrive? Est-ce que nous assistons à l'explosion d'un système politique américain trop chargé d'ambitions et qui, tendu à mort, ne supporte plus l'incident? Ou bien sommes-nous les premiers spectateurs d'une «politique intérieure mondiale» qui fait subir aux provinces les conséquences des faits divers de sa capitale?

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