Journaliste britannique basé au Proche-Orient depuis plus de trente ans, Robert Fisk est entré au panthéon des grands reporters de notre époque. Pour le compte du quotidien The Independent, il a couvert la guerre du Liban, la Révolution iranienne de 1979, la guerre Iran-Irak et toutes les convulsions qui secouent le Proche et Moyen-Orient. Dans les années 90, il a notamment réalisé plusieurs interviews de Ben Laden.

Figure autant respectée que contestée pour ses points de vue sans concession, il dénonce, dans une chronique parue ce dimanche dans The Independent , «la plus lâche et imorale des guerres du Moyen-Orient» qu’il ait jamais vue: le conflit syrien. Et il ne mâche pas ses mots.

«Je ne parle pas des victimes bien réelles de la tragédie syrienne. Je veux parler des mensonges absolus et de la fausseté de nos dirigeants et de notre propre opinion publique [...] face au massacre. Une affreuse mascarade plus digne de la satire swiftienne que des drames de Tolstoï ou de Shakespeare», tonne l’éditorialiste.

Le Britannique en veut tout particulièrement à la Maison Blanche, coupable selon lui d’aveuglement naïf face aux soutien massif qu’apportent aux rebelles anti-Assad les régimes saoudiens et qatariotes. «Washington n’émet pas la moindre critique contre eux. Le président Obama et sa secrétaire d’Etat, Hillary Clinton, disent qu’ils veulent la démocratie en Syrie. Mais le Qatar est une autocratie et l’Arabie saoudite est l’une des pires dictatures couronnées du monde arabe. Dans ces deux pays, le pouvoir est héréditaire, exactement comme chez Bachar. Et l’Arabie saoudite est l’alliée des rebelles salafistes-wahhabites en Syrie, comme elle fut autrefois l’alliée des talibans obscurantistes pendant l’âge sombre de l’Afghanistan.»

Que dire du Hezbollah, «qui s’est présenté pendant trente ans comme le défenseur des Chiites au sud-Liban, [...] et comme le soutien des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza»? Alors que leur allié Bachar et ses soldats«tuent et violent en masse», le Hezbollah et leur «princier Sayed Hassan Nasrallah ont perdu leur langue».

Dans le violent réquisitoire de Robert Fisk, les Occidentaux n’en sont pas quittes.Revenant à la charge, le journaliste ridiculise les faibles mises en garde de la superpuissance militaire mondiale. «Bachar doit trembler dans ses bottes», ironise-t-il, en ajoutant quel’Amérique n’est pas pressée de voir surgir les archives de la torture à Damas qui mettront en lumière la collaboration du régime avec l’administration Bush et d’autres pays occidentaux. «Vous voyez, Bachar, c’était notre bébé.»

Le reporter décoche encore quelques flèches, aux médias, à l’opinion publique occidentale, puis conclut sur «la grande vérité oubliée»: «ce n’est pas par amour pour les Syriens, ou par haine contre notre ancien ami Bashar al-Assad que nous essayons de briser le régime syrien, ou encore pour essuyer l’affront des Russes, qui figurent au panthéon des hypocrites [...]. Non, tout cela a à voir avec l’Iran et notre volonté de détruire la République islamique et ses plans nucléaires infernaux – pour autant qu’ils existent. Cela n’a rien à voir avoir les droits de l’homme ou le droit à la vie ou la mort des enfants syriens. Quelle horreur!»

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