Revue de presse

Robert Frank, au bout de la pellicule

Pour une fois, l’expression «le dernier des monstres sacrés» n’est pas usurpée. L’artiste américain d’origine zurichoise a marqué «deux générations de photographes, écrivains, peintres et cinéastes américains, de Jack Kerouac à Oliver Stone». Hommages médiatiques

Dans «Le Point du jour» du site Heidi. news, on lit ce matin que «Robert Frank, l’un des photographes les plus influents du XXe siècle, dont le style à la fois visuellement épuré et éminemment expressif a marqué un tournant pour la photo documentaire, est mort ce lundi à Inverness, en Nouvelle-Ecosse (Canada)». C’est en effet avec ces mots que le New York Times (NYT) a annoncé la nouvelle.

Lire aussi: L’hommage au dernier représentant de la beat generation et l’interview du photographe bernois Michael von Graffenried, qui l’a bien connu

L’imagier né en Suisse en 1924, ce «Pivotal Documentary Photographer», avait émigré à New York en 1947, «tel un artiste réfugié fuyant un pays dont il trouvait les valeurs étriquées». «Les photographies de M. Frank – individus solitaires, couples d’adolescents, groupes assistant à un enterrement, plus quelques instantanés du monde de la culture – se démarquaient par leur grain, et quelque chose de cinématographique, d’immédiat, de décalé, comme les premières retransmissions télévisées de l’époque.»

Le choc des «Américains»

On l’a dit et redit, c’est avec un livre mythique, Les Américains, publié en 1958, que son talent éclate à la face du monde. Ce monument de l’histoire de la photographie, le journaliste et bellettrien vaudois Franck Jotterand (1923-2000) le décrit à la une du supplément littéraire de la Gazette de Lausanne du 6 décembre 1958 comme le portrait d’«un pays fait de solitude et de tentatives de la surmonter dans le groupe et le couple». Il s’agit de 80 photographies «comme on n’en a jamais vues»: «Pompes à essence désertes, boîtes aux lettres sans facteur, télévision sans personne; solitude des comptoirs surpeuplés; solitude au pays où les «contacts humains» sont si faciles, où les «public relations» pullulent. J’admire…»

Comme pullulent aussi les articles dans les archives historiques du Temps: il y en a près de 250 sur quarante ans. C’est dire l’importance et la renommée du bonhomme, de ce talent que Luc Debraine, dans Le Nouveau Quotidien du 15 mai 1995, qualifiait de «hors norme». Parce qu'«il a influencé deux générations de photographes, écrivains, peintres et cinéastes américains, de Jack Kerouac à Oliver Stone». Un «monstre sacré du photojournalisme», dit Courrier international.

«La reconnaissance n’est toutefois pas immédiate, écrit encore le NYT. Les clichés de Robert Frank sont considérés par certains comme «déformés, flous, désagréables». Une provocation calculée: M. Frank en était venu à abhorrer le conformisme américain, et son livre avait été pensé comme une charge contre la société […], pour déchirer l’image de carte postale et craqueler le vernis d’optimisme béat que mettaient en avant les magazines, le cinéma et la télévision.» La télévision romande, mardi soir, a proposé ceci:

Pour autant, l’expression «le dernier des monstres sacrés» n’est pour cette fois pas usurpée et, ajoute le quotidien new-yorkais, «il y avait aussi, au cœur de cette dénonciation, l’ambition romantique de révéler et d’honorer ce que les Etats-Unis avaient d’authentique et de bon». Robert Frank reconnaissait aussi volontiers que, «de tous les Américains qu’il avait photographiés, ce sont les plus défavorisés qui l’avaient fasciné». Comme il le racontait en 2015 dans une interview donnée au New York Times Magazine:

Ma mère m’a demandé: «Mais pourquoi vas-tu toujours photographier des pauvres?» Ce n’était pas vrai, mais le fait est que j’allais plus volontiers du côté de ceux qui devaient se battre. Et puis j’ai cette méfiance à l’égard des gens qui dictent les règles

«Des images discordantes et assez mal accueillies, dit Le Monde: une bannière étoilée froissée, des juke-box, des funérailles lugubres, des auto-stoppeurs fatigués, des cinémas en plein air… Ses images accidentées, parfois floues, subjectives, ont marqué un jalon dans l’histoire de la photographie, montrant qu’elle pouvait servir autant à dire le monde qu’à exprimer un paysage intérieur.» «Quand quelqu’un regarde mes images, déclare Robert Frank au magazine Life en 1951, je veux qu’il ait la même sensation que face à un poème dont il voudrait relire le même vers deux fois.»

24 Heures republie le portrait qu’il lui avait consacré il y a dix ans. Extraits. «Il débouche au fond du couloir d’un palace lausannois, hagard. La salle du petit-déjeuner est bien cachée. Il fait un peu peur. Avec sa canne, sa coiffure hirsute. Son regard d’ours brun du Canada vous transperce. Vous tient à distance. «Nous avons rendez-vous?» «Oui, à 10 heures.» «Ah bon. C’est pour quel média?» «24 Heures.» «Twenty-Four Hours… Ah, le New York Times de Lausanne? Alors, OK!»

«Robert Frank dit oui avec la bouche, alors que tout son corps crie non. On reste scotché sur place. Mais il attend dans l’ascenseur en tapant sa canne sur le sol pour marquer son impatience. Prendre son petit-déjeuner avec Robert Frank, 85 ans, c’est partager le repas d’un être bourru, revêche. On y va en douceur. Robert Frank ne parle pas de lui. A quoi bon, tout a été écrit, transformé, malaxé, interprété. […] Robert Frank est ainsi. Il sait ce qu’il ne veut pas, mais ne sait pas ce qu’il veut.»

La Neue Zürcher Zeitung confirme: «Des promesses de l’Amérique, il avait montré sa froide désillusion. «Il suffit de regarder les images», répondait-il quand on lui demandait quelle était la signification de ses photographies. Il n’aimait pas les grands mots. Et quoi d’autre aurait-il à ajouter à ses photos? Oui, il suffisait toujours de regarder. […] Il n’y avait alors plus rien à dire.»

Pour s’en convaincre, il faut écouter cette émission de la deuxième chaîne de la Radio alémanique, où l’on s’aperçoit aussi que Robert Frank avait conservé de beaux restes de züritütsch:

«Avec ce petit appareil photo qu’il lève et enclenche d’une seule main, il parvient à aspirer le poème triste de l’Amérique sur sa pellicule, s’élevant ainsi parmi les poètes tragiques du monde»: voilà comment Jack Kerouac décrivait Robert Frank, rappelle France Culture. C’est qu’«en Amérique, on doit se réveiller parce qu’on ne nous donne rien», disait le Zurichois:

J’ai rencontré un pays qui vivait dans une grande schizophrénie. Il y a une image de l’idéologie officielle, puis la guerre froide. A cette époque-là, les Afro-Américains n’étaient pas égaux aux Blancs. Et l’art ne correspondait en rien à la vraie vie des gens. Les marcheurs [pour les droits civiques] sont les grands vainqueurs de notre siècle

Le journaliste et iconographe français Jean-Jacques Naudet, directeur de publication du quotidien en ligne Loeildelaphotographie.com, veut «éviter les commentaires» et préfère évoquer «juste un souvenir»: «Ma première rencontre avec lui», lors d’un «déjeuner brillant et fascinant» chez Richard Bohringer. «L’autre vedette du déjeuner était le champ de cannabis que Bohringer avait planté et que ses voisins paysans prenaient pour de la mauvaise herbe! A la fin, je m’enhardis: «Robert Frank, nous aimerions à Photo publier vos images. – Pourquoi pas: écrivez-moi, je m’en occuperai.» Je n’ai jamais rien reçu. Six mois plus tard, je vais à l’un de ses vernissages à NYC», et Frank s’explique: «Ah oui, je me souviens, vous êtes très malchanceux, j’ai reçu votre lettre, la fenêtre s’est ouverte, elle s’est envolée!»

Les Inrocks, enfin, republient aussi un entretien avec le grand photographe, réalisé en 1997. Il y parle entre autres de Cocksucker Blues, ce film sur les Stones en tournée, mythique puisque interdit. «Récemment encore, je le montrais lors d’événements où l’on m’invitait, mais je n’ai qu’une copie.­ Jagger n’a jamais voulu que j’en possède d’autres­, maintenant complètement fichue. Il manque aussi trop de séquences, car les projectionnistes coupent parfois un morceau qu’ils aiment [rires]… Je ne sais pas si un jour Mick Jagger laissera ce film vivre. […] C’est un bon document, mais cette affaire est un peu pénible pour moi, car on peut avoir l’impression que je profite du filon Rolling Stones. […] Mais je sais que c’est un document valable sur ce qui se passe lors d’une tournée de rock.»

Cette année-là, Robert Frank avait réalisé un clip pour la chanson Summer Cannibals, de Patti Smith. «Sa maison de disques n’a pas beaucoup aimé le film. Mais elle, elle est formidable: une femme qui sait ce qu’elle est et ce qu’elle veut, très talentueuse. Elle vient me voir, je ne la connaissais pas,­ et me dit: «Je veux faire cette vidéo avec toi, tu peux faire ce que tu veux. La seule chose: je dois l’aimer, et toi aussi; le reste…» C’est une femme très forte, pour qui j’ai beaucoup de respect.»

Aujourd’hui, conclut-il, «avec mon nom, je peux aller n’importe où faire un discours, en Australie ou dans une école d’art américaine, et ce qui est le plus beau, le plus inspirant, c’est de voir ce que font les autres, les jeunes. Il y a toujours des formes d’expression nouvelles qu’il m’importe plus de découvrir plutôt que de parler de moi et de mon travail. L’outil vidéo a beaucoup aidé les jeunes à s’exprimer de façon plus précise, c’est un excellent révélateur.»


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