Revue de presse

La rocambolesque «fake news» du journaliste mort vivant en Ukraine

Assassiné puis ressuscité, Arkadi Babtchenko fait la une de plusieurs médias ce jeudi, qui se demandent si la mise en scène du service de sécurité de Kiev ne va pas donner quelque propagandiste grain à moudre au Kremlin

Le plus «drôle», dans toute cette affaire de mort vivant, c’est que le Kremlin affirmait qu’il n’avait «rien à voir avec le meurtre», indique encore le site Eurotopics ce jeudi, après que le journaliste russe Arkadi Babtchenko, «critique virulent» du système Poutine, eut soi-disant été assassiné à Kiev. Pour de «bonnes raisons», car ce «vétéran des conflits en Tchétchénie reconverti en reporter de guerre» était – disons «est», maintenant – «opposé à l’intervention militaire de Moscou dans l’est de l’Ukraine».

Lire aussi: Tous les articles du «Temps» sur l’affaire Babtchenko

Aussi le site Republic.ru n’était-il guère convaincu par les dénégations du Kremlin. Lorsqu’il est accusé d’avoir commis un nouveau crime, pouvait-on y lire, les porte-parole «ont recours à un argumentaire préparé de longue date. […] En égrenant ces sempiternels arguments, ils ne font que conforter ceux qui ont toujours su que Poutine est l’instigateur de chacun de ces meurtres. Voici quelques conseils, même s’ils sont inutiles: si les représentants russes espèrent avoir la confiance de ceux qui les écoutent, ils feraient bien de revoir leur argumentaire en kit et de se doter d’une nouvelle ligne de défense pour de telles éventualités.»

Seulement voilà. Le Kremlin n’y était vraiment pour rien, cette fois-ci. Car dans un invraisemblable coup de théâtre, devant le monde entier écarquillant les yeux, Babtchenko est réapparu vivant mercredi à Kiev. Qui a déclaré qu’il s’agissait d'«une mise en scène visant à déjouer un projet d’assassinat» de ce journaliste vivant en exil en Ukraine. Lors d’une conférence de presse convoquée par le service de sécurité d’Ukraine (SBU), il a indiqué «avoir participé volontairement à cette mise en scène» et a remercié «le SBU de [lui] avoir sauvé la vie»… Quant au Ministère russe des affaires étrangères, il a dénoncé une «nouvelle provocation». Mais dans ces cas-là, il est toujours plus facile d’avoir raison «après»:

D’après le chef du SBU, «cette opération a permis d’arrêter le commanditaire du meurtre projeté, un citoyen ukrainien engagé par le FSB [Service fédéral de sécurité russe,ndlr] et d’éviter la mort de 30 autres personnes qui étaient également dans le collimateur des autorités russes»:

Du coup, «la réapparition du journaliste est un très grand soulagement. Mais il est navrant et regrettable que les services ukrainiens aient joué avec la vérité. Fallait-il recourir à un tel stratagème? Rien ne justifie de mettre en scène la mort d’un journaliste», selon Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontières, considérant que Babtchenko a été instrumentalisé par les autorités ukrainiennes: il est «pathétique et regrettable que la police ukrainienne joue ainsi avec la vérité, quel que soit le motif». Sans parler des médias, ainsi entraînés dans la danse macabre:

Avant que n’éclate cette «vérité», précisait encore le site ukrainien russophone Obozrevatel.com, «les renseignements ukrainiens avaient diffusé des informations fiables évoquant la perspective d’une attaque terroriste» à Kiev. «Mais comme le service de renseignement intérieur SBU et la police étaient sur le qui-vive, les services secrets russes n’ont pas pu mettre leur plan à exécution.» L’interprétation du «meurtre», par conséquent, c’était qu’ils s’étaient «rabattus» sur une «personnalité», en l’occurrence Babtchenko, «sélectionné parmi les membres de la diaspora russe […] issue des rangs de l’opposition à Poutine». «Wow», commente un correspondant en Russie du Daily Telegraph, il n’y a «qu’en Ukraine» que de tels événements peuvent avoir lieu:

Ce mardi, la nouvelle de son assassinat avait fait grand bruit mais n'avait pas vraiment surpris en Ukraine: «Je suis convaincu que la machine totalitaire russe ne pouvait pas lui pardonner son honnêteté et ses positions de principe», déclarait par exemple le premier ministre ukrainien, Volodymyr Hroïsman, cité par Radio Free Europe mais dont on ne sait par ailleurs pas s’il était «dans le coup» ou non. Voilà pour les faits.

Du soulagement, tout de même

Quant aux commentaires, Courrier international a fait un très intéressant tour des popotes pour voir comment les médias, souvent outrés, ont rattrapé le coup après avoir été abusés: en parlant de «victoire tactique» pour l’Ukraine, mais de «défaite stratégique». Car «même s’il est apparu perplexe devant la presse, écrit le Washington Post, l’ancien soldat a ensuite tweeté triomphalement qu’il mourrait à 96 ans en dansant sur la tombe de Vladimir Poutine. Mais le soulagement de le voir en vie était aussi grand que la colère provoquée par la fausse nouvelle de sa disparition.»

«Pas question d’en rire»

Un éditorial du Guardian estime aussi que «l’absurdité de la manigance n’a rien de drôle» et se demande «pourquoi être allé jusqu’à simuler un meurtre plutôt qu’une blessure, regrettant que cette vraie-fausse mort puisse donner du grain à moudre à la machine de propagande du Kremlin». Le quotidien britannique qualifie le journaliste de «courageux», mais «il n’est toutefois pas question d’en rire», car «Babtchenko a bien fui la Russie par peur et a toujours connu le scénario de son assassinat». Et de se demander dans la foulée si «les autorités ukrainiennes n’ont pas fait plus de mal que de bien». Autrement dit, la fin justifie-t-elle les moyens? se demande Euronews:

Analyse partagée par le site Foreignpolicy.com qui souhaite avec ironie la «bienvenue dans un monde de géopolitique post-vérité» où une «victoire tactique pourrait se transformer en défaite stratégique», prévient-il. Cela n’a pas tardé: financé par le Kremlin, Russia Today dénonce «la propagande occidentale» consistant à décrire un événement «sordide» pour exposer les tenants et aboutissants d’un «complot russe», théorie courant «depuis trop longtemps». Avec un titre choc: «Death and Resurrection in Kiev: You couldn’t make this sh*t up, but Ukraine did.» Quant à Sputnik News, il insiste sur le fait qu’Harlem Désir, représentant de l’OSCE, «a condamné la décision de l’Ukraine de diffuser de fausses informations». Tout cela même si «les crimes commandités depuis la Russie sont bel et bien réels», nuance Le Soir de Bruxelles. «Arkadi Babtchenko mourra un autre jour», ironise Libération.

Reste que la méthode employée sème beaucoup de scepticisme, dit Le Monde. Le journaliste russe d’investigation Andrei Soldatov, cité par la BBC, estime par exemple qu’une «ligne rouge a été franchie»: «Babtchenko est un journaliste, pas un policier, et notre boulot repose sur la confiance, quoi que Trump et Poutine disent des fake news.» Alors «cette affaire ne va améliorer ni les relations entre la Russie et l’Ukraine ni la confiance dans l’information». A ce propos, il faut se souvenir aussi que «Moscou a nié toute participation dans l’empoisonnement de l’ex-espion russe Sergueï Skripal au Royaume-Uni»: «Cette fausse mort mise en scène va renforcer sa position, dans ce cas comme dans d’autres.»

Le Moscow Times titre, lui, sur le «pouvoir sombre» de Moscou: «Est-ce que le régime de Poutine assassine ses ennemis par choix politique, est-ce simplement pour créer une atmosphère pessimiste de violence, ou est-il désormais un bouc émissaire bien pratique?» s’y demande Mark Galeotti, chercheur à l’Institut des relations internationales de Prague, qui tranche: «La réponse, bien entendu, c’est les trois.»

Publicité