On dit que la retraite sportive est pour l’athlète «une petite mort», alors permettez-nous d’associer l’annonce de la fin de la carrière de Roger Federer aux décès récents de Mikhaïl Gorbatchev, de la reine Elisabeth II et de Jean-Luc Godard. Oui, Federer est à ce niveau de notoriété dans le monde, de symbolique dans les sociétés occidentales et d’influence dans son domaine. Le sien est, était, on ne sait plus ce qu’il faut dire, le tennis.

Roger Federer a changé son sport comme, sans doute, seul Björn Borg avant lui. Mais là où le Suédois proposait une vision ascétique de la performance, dure (et il était d’abord dur avec lui-même, au point d’arrêter le tennis à 26 ans), Federer a donné une idée belle, simple et gracieuse de la compétition. Tout chez lui semblait facile, inné, évident. Ce n’était bien sûr pas le cas et on ne tient pas jusqu’à 41 ans sans sacrifices ni volonté. Mais c’était l’image qu’il voulait offrir, aidé par une gestuelle d’une fluidité unique.

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Symbole de longévité

Homme de tous les records, Federer fut dépassé ces dernières années au palmarès par Rafael Nadal puis Novak Djokovic. Aucun ne l’égale toutefois dans l’esthétisme, et il serait faux de croire que cela est secondaire. Sa technique parfaite, son style offensif, son fair-play, ses silences durant les échanges sont autant de «marques de fabrique» qui ont inspiré plusieurs générations de joueurs, professionnels comme amateurs.

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Au fil des années, Federer est aussi devenu un symbole de longévité, parvenant même une dernière fois au rang de numéro un mondial en juin 2018, à 36 ans et 10 mois. Cette capacité à durer puisait sa source dans un amour profond, sincère et sans calcul de son sport. Jeune, il avait été marqué par ses premiers matchs contre les héros de son enfance, Andre Agassi à Bâle, Pete Sampras lors d’un unique face-à-face inoubliable à Wimbledon en 2001. Il avait aussi été marqué par d’autres héros, sortis de leur retraite pour des come-back peu glorieux. Il s’était juré de ne jamais les imiter, de partir le plus tard possible et de ne jamais revenir.

L’élégance, toujours

Durant toute sa carrière, de 1998 à 2021, Roger Federer a selon son propre calcul joué plus de 1500 matchs. Il en a gagné beaucoup, mais perdu un bon nombre également, et si l’on y réfléchit, ces défaites souvent accompagnées de larmes ont tout autant contribué à sa légende, laissant entrevoir le petit garçon derrière le champion, humanisant un personnage que certains trouvèrent parfois trop lisse et prudent.

A deux points près – 40-15 sur son service –, la dernière et la plus amère de ces défaites aurait constitué l’exploit ultime et une manière parfaite de tirer sa révérence. Mais Novak Djokovic a gagné, en juillet 2019 à Wimbledon. On ne choisit pas sa sortie, même quand on s’appelle Federer. Mais on peut l’accepter. Avec élégance, toujours.

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