Ma semaine suisse

Pourquoi Roger Köppel a raison

Que l’on n’y voie aucun cynisme, mais c’est un régal de gourmet dont aucun chroniqueur n’aimerait être privé: applaudir aux propos de l’UDC et des souverainistes qui dénoncent la faiblesse politique de l’UE dans la tragédie des immigrés.

Selon le slogan bien connu de ce journal, «Un jour ou l’autre, Le Temps vous donnera raison», reconnaissons les mérites du conseiller national Hans Fehr, qui demande que «l’UE mette fin à l’industrie de la traite d’êtres humains» en Méditerranée. Dans le même état d’esprit, Le Temps donne raison à l’éditorialiste de la Weltwoche et candidat UDC Roger Köppel quand il écrit que «l’UE est rattrapée par son insouciance en matière de politique étrangère».

Au moment où les pires catastrophes humanitaires se déroulent sous nos yeux, il y a quelque chose d’encourageant à constater toutes les attentes que mettent dans l’UE les plus europhobes des nationalistes-conservateurs. Ceux-là même qui jusqu’ici ont attaqué le projet d’une Europe politique contre la souveraineté des nations. On attend de l’UE qu’elle unisse ses forces navales pour interdire la Méditerranée aux convoyeurs de la mort; qu’elle installe des camps de réfugiés non seulement en Afrique du Nord, mais aussi au cœur de l’Afrique, à proximité des pays d’émigration; qu’elle fasse pression sur les pays africains et arabes pour qu’ils assument (?) leur part de la misère du monde.

Saluons. Même s’il y a quelque chose d’obscène dans le paravent moral dressé par l’éditorialiste de la Weltwoche: renforcer la forteresse européenne, renvoyer sans autre les bateaux d’émigrants sur les côtes africaines, sans dire vers quel pays, cela contribuerait à sauver des vies. Il y a là toutefois, en creux, dans ces attentes envers l’UE, de quoi nourrir un vrai projet européen de politique extérieure et de défense. Un déficit dont l’Europe souffre en raison du refus des Etats-nations de partager un peu de leur souveraineté.

Il n’empêche, bien mieux que les fonctionnaires européens, les détracteurs de l’UE ont le don de mettre le doigt sur ses plaies: sa faiblesse à détecter les zones de crise dont proviendront les mouvements migratoires, son incapacité à mettre en place un droit d’asile harmonisé, avec un plan de répartition des efforts, le refus d’une politique étrangère commune, les interventions militaires dénuées de réflexions stratégiques, l’impuissance de l’Europe à impliquer les Etats africains et arabes dans la stabilisation des régions d’émigration.

Pour justifier l’envoi d’un contingent militaire en Afghanistan, Peter Struck, ancien ministre de la Défense de Gerhard Schröder, avait eu ce mot: «La sécurité de l’Allemagne commence sur l’Hindou Kouch.» Celle de l’Europe commence désormais en Somalie, en Erythrée, au Nigeria, en Afghanistan, mais aussi en Syrie, ces pays en guerre, menacés par le terrorisme ou en proie à une dictature.

Il y a bien sûr une urgence à sauver de la noyade ces milliers de réfugiés qui tentent la traversée de la Méditerranée, à organiser la lutte contre le trafic d’êtres humains. Mais s’arc-bouter sur les frontières, c’est avouer sa défaite. Il faut déplacer l’action politique là où se trouvent les causes du drame, plus profondément sur le continent africain. Les tragédies en Méditerranée accentuent l’impérieuse nécessité d’une politique étrangère et de développement commune, à laquelle la Suisse ne pourra pas se soustraire, en direction de l’Afrique et du Proche-Orient.

Voilà pourquoi Le Temps ne peut que donner raison à ceux qui, même à l’UDC, attendent décidément beaucoup de l’UE.

Si la sécurité de l’Allemagne commence sur l’Hindou Kouch, celle de l’Europe commence en Somalie, en Erythrée, au Nigeria

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