il Était une fois

Qui t’a fait roi?

Juan Carlos cède le royaume d’Espagne à son fils Felipe. Est-ce important?

Il était une fois

Qui t’a fait roi?

Comme Benoît XVI, comme Albert II de Belgique, comme Beatrix des Pays-Bas, Juan Carlos d’Espagne a démissionné de son plein gré de la fonction royale qui lui avait été échue. Il a désigné son fils Felipe à sa place. Sa volonté personnelle a supplanté le vouloir de la tradition: recevoir la couronne, régner, mourir roi. Le monarque espagnol a invoqué la fatigue, la maladie et la nécessité d’un rajeunissement du rôle. Le pape, le roi des Belges et la reine des Pays-Bas avaient aussi recouru à ce genre d’arguments, parfaitement admissibles dans un monde qui met les vieux à la retraite à partir de 65 ans. Exceptionnellement avant eux, Charles Quint, souffrant atrocement de la goutte, avait prétexté la douleur des voyages pour abdiquer, en 1555. Son fils, Philippe II, l’en pressait.

Un motif de la décision de Juan Carlos est connu mais inavouable: la chute de popularité de sa maison. Son comportement privé, jugé frivole, et celui de son gendre, sous le coup de la justice, ont terni la dernière décennie d’un règne brillamment commencé après la mort de Franco, en 1975.

Dans un pays historiquement déchiré entre république et monarchie, Juan Carlos a gagné sa légitimité à la fin des années 1970, en faisant de sa fonction un agent de la démocratisation de l’Espagne et de l’unité politique du peuple autour de ses institutions. Ce n’était pas donné. Les mauvais souvenirs de la Première Restauration (1876-1931), puis le franquisme dont le jeune roi était désigné l’héritier, avaient donné à la monarchie une réputation réactionnaire. Les démocrates, républicains pour la plupart, ne concevaient pas une deuxième restauration, et d’autant moins avec ce Juan Carlos choisi pour contrer son père, le libéral Don Juan. A leurs yeux, le fils n’était qu’une marionnette. Ses déclarations devant les Cortès en 1969 le confirmaient, puisqu’il jurait «fidélité aux principes du Mouvement national» de Franco. Quant aux oligarques franquistes, ils étaient peu nombreux à accepter l’arrivée d’un pouvoir prenant sa source hors de leur cercle. Ils étaient pressés de se débarrasser de ce monarque imposé par le vieux dictateur.

Cette situation précaire, Juan Carlos l’a transformée en levier. Ni décoratif, ni partisan, il s’est commis en intégrateur des forces sociales et politiques. En catholique, il a apaisé la querelle religieuse et les rapports entre l’Eglise et l’Etat; en militaire, il a discipliné les forces armées, toujours tentées par le pronunciamento ; en dépositaire de l’unité nationale, il a fédéré les autonomies régionales turbulentes au sein du royaume.

Le monarque issu du franquisme a surtout su convaincre qu’il était le monarque de la démocratie, le 23 février 1981, lorsqu’il a mis fin au putsch du lieutenant-colonel Antonio Tejero, commandité par le général Armada, son ancien homme de confiance. A partir de ce jour-là, les Espagnols se sont mis à l’aimer. Puis, avec le temps, ils se sont habitués. Et lorsque la trivialité a envahi la maison royale, ils se sont lassés, et fâchés. Juan Carlos a mesuré les risques. Après son 76e anniversaire, en janvier dernier, il a pris la décision d’abdiquer en faveur de son troisième enfant, unique fils, Elena, l’aînée, ayant été d’avance évincée. En mars, il en a averti le premier ministre Mariano Rajoy et le chef de l’opposition socialiste, (PSOE), Alfredo Perez Rubalcaba. Leurs deux partis détiennent la majorité au Cortès pour approuver la loi de succession. Les socialistes ont renoncé à afficher leur préférence pour une reine.

Lundi, au lendemain de l’annonce de l’abdication, des dizaines de milliers de gens ont manifesté dans plusieurs villes d’Espagne pour réclamer l’abolition de la monarchie. La gauche de la gauche, en forte progression lors des dernières élections européennes, s’affirme républicaine. Le secrétaire général du PSOE, démissionnaire, reste prudemment à son poste jusqu’à la fin des cérémonies du couronnement de Felipe VI. Après lui, le PSOE maintiendra-t-il son consentement au système constitutionnel monarchique, ou fera-t-il défection? De facilitateur, le roi peut-il alors devenir un problème pour l’Espagne?

La monarchie, dans le monde du XXIe siècle, n’est plus un sujet de controverse politique. L’institution est désuète. Les pays nouvellement indépendants ne se donnent pas une royauté mais une présidence. Là où ils existent utilement, les monarques constitutionnels agissent avec discrétion. Ils écoutent plus qu’ils ne parlent. Ils inspirent, avertissent ou informent leurs interlocuteurs grâce aux sources qu’ils sont souvent les seuls à pouvoir réunir, du fait de leur privilège de convocation. En Belgique, le cabinet du roi est le dernier endroit où une discussion peut encore avoir lieu sur l’avenir du pays.

Les dynastes, selon la formule, «règnent mais ne gouvernent pas». Tels des notaires, ils authentifient les actes du gouvernement. Qu’ils s’y refusent, comme le roi Baudouin en 1990, opposé à l’avortement, il ne se passe rien, sauf un frisson: les députés ont le dernier mot. En Espagne, en cas de désaccord entre le roi et les ministres, la voix du gouvernement prévaut.

Ces pratiques, qui entérinent la primauté des élus, ont vidé la querelle monarchiste de sa substance politique. L’institution, pour perdurer, est condamnée à fournir les preuves de ses avantages annexes, notamment symboliques. Elle vit donc sur sa réputation, exigée irréprochable. Les fautes de goût et la corruption sont la dernière prise de la république contre la monarchie. Une chasse à l’éléphant au Botswana, un gendre indélicat, et la révolte est là. Les gens demandent, comme Adalbert de Périgord à Hugues Capet, avant l’an mil: qui t’a fait roi?

Publicité