Le roi dollar est tombé de son piédestal et n’y remontera plus

Sans qu’aucune négociation internationale n’ait lieu, le système monétaire international est en pleine mutation, simplement sous la pression des faits. Cette évolution spectaculaire qui s’accélère passe quasiment inaperçue, tant elle est masquée par la perspective d’une hausse à court terme du dollar due au rétablissement de l’économie américaine, face aux difficultés d’autres régions, dont l’Europe. Elle est aussi freinée par la chute du rouble sous l’effet des sanctions occidentales contre la Russie. Mais elle est devenue inéluctable.

Alors que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale le monde vit sous l’égide du dollar roi, un rééquilibrage s’opère en faveur de l’euro, du yuan, du rouble, du yen et de quelques autres devises de plus en plus utilisées elles aussi comme monnaies de réserve.

Le déclin à terme de la demande de dollars s’annonce. Pour des raisons politiques autant que financières, il est provoqué par la consolidation du rôle de l’euro comme devise internationale facilitant une diversification des monnaies de réserve à l’échelle mondiale, l’émergence de la Chine comme acteur économique monétaire et financier, et la multiplication de crises internationales qui débouchent sur une résistance croissante de nombreux opérateurs vis-à-vis de «l’impérialisme du dollar». C’est notamment le cas dans le secteur du pétrole où plusieurs pays producteurs du Moyen-Orient ont fait école en utilisant l’euro comme monnaie de réserve et outil de diversification.

En Afrique, la banque centrale du Congo a annoncé qu’à partir de la fin de 2014 toutes les transactions nationales seront faites en francs CFA. La banque centrale de Corée du Sud a indiqué que les dépôts de son pays en yuans ont atteint 13,7% à la fin de 2013 et ont augmenté de 55% entre janvier et juillet 2014.

Le gigantesque contrat du 21 mai 2014 entre la Russie et la Chine, qui porte sur 400 milliards de dollars de fourniture de gaz et de pétrole à la Chine représente à cet égard un tournant dans le processus de dédollarisation, car il spécifie que les opérations seront libellées en roubles et en yuans, pas en dollars. Cet accord confirme la tendance nouvelle du secteur pétrolier à évoluer de plus en plus à l’écart du dollar.

Elle ne manquera pas de s’accélérer si l’Occident persiste à utiliser la méthode des sanctions pour gérer ses relations avec la Russie, et si l’extraterritorialité du droit américain continue de s’imposer pour réguler la gestion d’opérations ayant lieu dans d’autres pays que les Etats-Unis dès lors qu’elles sont libellées en dollars. Les BRIC travaillent sur un projet de nouvelle banque internationale représentant une alternative au Fonds monétaire international. Il prévoit notamment que le Brésil et la Chine feront dans le futur plus d’un quart de leurs transactions «hors du dollar».

Le souci de diversification se combine désormais avec la crainte de représailles occasionnelles de la part des Etats-Unis. Le dollar a d’ores et déjà perdu son quasi-monopole, n’étant plus utilisé que dans 41% des transactions internationales alors que l’euro en représente 32%. La Chine, qui rêve de se rendre financièrement indépendante de la monnaie américaine, achemine le yuan vers un statut de monnaie convertible. Il est utilisé dans 1,5% des transactions mondiales. Mais depuis peu la possibilité existe d’échanger ­directement des euros contre des yuans et vice versa sans passer par le dollar, ce qui change la donne. L’Union européenne est la première partenaire commerciale de la Chine, et la Chine, qui est devenue en 2013 la seconde nation commerciale du monde derrière les Etats-Unis, prévoit de devenir la première en 2020. Elle représente actuellement 18% du PNB mondial derrière les Etats-Unis (22%) et devant la zone euro (17%). Le commerce de la Chine avec l’Europe a progressé de 12% entre 2013 et 2014, selon le Département des douanes. Plusieurs grands centres financiers, notamment Londres, Luxembourg, Sydney et Singapour comptent se développer spectaculairement sur la base des transactions en yuans.

Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne, a fait allusion à la possibilité d’inclure prochainement le yuan dans son panier de réserves monétaires. Il n’est plus exclu que le yuan soit inclus dans le panier de monnaies de réserve des droits de tirage spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international à la faveur d’une prochaine réforme.

En mars 2014, 32% de la dette publique américaine était possédée par des pays étrangers, dont les principaux sont la Chine et le Japon (12% sont détenus par la Fed, qui achète pour maintenir les taux d’intérêt bas). Les risques géopolitiques au niveau mondial vont jouer un rôle croissant dans les politiques financières et monétaires.

Il est maintenant prévisible que la demande de dollars va, à terme, diminuer (un tiers des dollars américains sont actuellement hors des Etats-Unis). Cela signifiera probablement un retour au pays de masses importantes de dollars, que la Fed devra absorber. De là à ce qu’elle doive entreprendre un nouveau programme de «quantitative easing» pour éviter un effet inflationniste de ces retours, il n’y aura probablement qu’un pas.

Les Etats-Unis jouissent depuis plusieurs décennies du privilège exorbitant de créer la principale monnaie de réserve internationale. Mais au vu des conséquences et des obligations que cela comporte, on peut se demander si l’Oncle Sam n’est pas tenté de laisser faire le mouvement actuel de dédollarisation. Auquel cas il ne faudra sans doute pas longtemps avant que la puissance du dollar comme facteur unificateur soit regrettée. En effet, le nouvel équilibre monétaire et financier mondial s’annonce comme un équilibre moins stable que «l’impérialisme du dollar».

Présidente du think tank transatlantique The European Institute à Washington

Un rééquilibrage s’opère en faveur de l’euro, du yuan, du rouble, du yen et de quelques autres devises de réserve

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.