il était une fois

Romain Rolland ou les aventures d’un «intellectuel engagé»

Il y a cent ans, l’écrivain devenait le porte-parole du pacifisme européen par un discours «au-dessus de la mêlée». Mais la mêlée devait le reprendre sous Staline puis sous Hitler

Il était une fois

Romain Rolland ou les aventures d’un «intellectuel engagé»

Le 22 septembre 1914, quand le Journal de Genève publie le premier article de Romain Rolland sur la guerre, «Au-dessus de la mêlée» , l’auteur est déjà le célébrissime créateur de Jean-Christophe , un cycle romanesque de plus de mille pages bâti pour donner corps à l’idéal pacifiste. Le livre, sorti en 1913, exprime «l’unité humaine, sous quelques formes multiples qu’elle apparaisse». Il est acclamé, primé par l’Académie française et beaucoup traduit. En août 1914, l’écrivain est en Suisse, un pays dont il aime le calme et les paysages. La guerre tombe sur lui comme la foudre. «Que s’est-il passé dans nos races, qui a réveillé depuis dix ou vingt ans ces épouvantables instincts», écrit-il dans son journal. Bouleversé, la conscience en feu, l’artiste se change en intellectuel. A travers le Journal de Genève qui «considère comme un honneur» de publier ses pensées, Rolland inaugure un nouveau rôle: il s’autoproclame gardien d’une morale internationale placée «au-dessus de la mêlée», c’est-à-dire déliée des loyautés patriotiques française ou allemande. Il parle à la hauteur de la «civilisation» et de l’«humanité» pour contester les idées reçues et le désastre qu’elles provoquent. Il ne se positionne toutefois pas en surplomb, détenteur d’une vérité que les autres n’auraient pas, mais en examinateur des consciences blessées, la sienne pour commencer: comment en sommes-nous arrivés là? Il dit «je»: «Je n’ai pas à m’épargner, moi pas plus que les autres.» Un «je» acharné: «Je suis et veux demeurer seul. Et si je fais la guerre, en marge d’un camp, je la ferai seul, responsable de moi seul». Il dit «nous», pour dire «l’humanité» qui «a besoin que ceux qui l’aiment lui tiennent tête et se révoltent contre elle quand il le faut». Puis il accuse: en face de «moi» et de «nous», il y a «eux», les chefs, avec les clercs, leurs serviteurs. Cette posture à la fois confessante et accusatrice, nouvelle dans le genre, vaut à Rolland une écoute amplifiée. Il écrit son premier article le 15 septembre, après la victoire française sur la Marne, qui a stoppé l’avance allemande. Il ne peut cacher un soulagement: «Il est beau de se battre, les mains pures et le cœur innocent, et de faire avec sa vie la justice divine. Vous faites votre devoir», écrit-il à l’adresse de ses jeunes amis. «Mais d’autres l’ont-ils fait?» Suit la description de la faillite morale de toutes les instances laïques et religieuses, coupables de la guerre.

Il faut lire ce texte en remontant le temps. Un mois après le déclenchement des hostilités, l’esprit public est encore saisi du fol espoir que la guerre dégorgera une bonne fois les conflits politiques européens, qu’elle sera rapide et donnera naissance à un ordre plus supportable. Elle est vue comme libératrice. Tandis que Rolland, lui, peint le tableau d’une catastrophe humaine, échec absolu de la raison.

L’article, immédiatement, suscite une campagne de calomnies, en Allemagne où Rolland s’est déjà attiré les haines par sa dénonciation de la destruction de la précieuse Bibliothèque de Louvain lors de l’invasion de la Belgique, mais surtout en France, où il est accusé de traître et même de désertion. Il se défend, toujours dans le Journal de Genève: «Oui, j’ai des amis allemands comme j’ai des amis français, italiens, anglais, de toute race. C’est ma richesse, j’en suis fier et je la garde.» Maurice Barrès , autre «intellectuel», répond, dans L’Echo de Paris: «Il n’est plus permis qu’il y ait des pacifistes, ce ne furent jamais que des pionniers du germanisme.»

A Genève, l’écrivain s’est engagé à l’Agence internationale de la Croix-Rouge pour les prisonniers de guerre, un lieu d’impartialité conforme à sa conduite. Il continue d’envoyer des papiers au Journal mais celui-ci tiédit. La «bonne fortune» dont il se réclamait pour annoncer les premiers articles s’est transformée en plaie. Au fur et à mesure des attaques contre son auteur-étoile, le quotidien, largement distribué en France, se met à craindre pour sa réputation et le nombre de ses lecteurs. Lui-même est devenu belliciste pro-français.

La séparation a lieu à propos d’un article sur Jaurès, le socialiste assassiné un an plus tôt, accusé en France d’avoir voulu désorganiser la résistance nationale. «Je me heurte à un mauvais vouloir», remarque Rolland. L’article paraît cependant, le 2 août 1915, et ce sera le dernier. «Je n’ai plus à compter sur le Journal de Genève, note l’auteur quand il veut publier le suivant. Sous couvert de neutralité, cette feuille se fait la pourvoyeuse de l’abattoir, la rabatteuse de la tuerie.»

Entre-temps, Romain Rolland a reçu le Prix Nobel de littérature. Il est devenu l’idéal type du lauréat tel que l’appelait de ses vœux l’inventeur de la dynamite lors du Congrès universel de la paix, à Berne, en 1892: «Savez-vous comment il faudrait traiter cette question [la paix] ? Il faudrait y gagner des personnages influents qui donnent le ton. On devrait attribuer de grandes sommes à des prix en faveur de ceux qui ont à cœur cette noble cause et veulent la faire triompher.»

On ne lit plus Jean-Christophe aujourd’hui. On n’est plus surpris par «Au-dessus de la mêlée» car on connaît l’ampleur de la catastrophe. Et l’on a appris que l’intellectuel «au-dessus de la mêlée» est une figure de l’utopie plus que de la réalité. Devant Staline , l’intellectuel Rolland ne s’est montré ni autonome, ni intelligent. Il a cru que les accusés des procès de Moscou étaient coupables parce qu’ils avaient «avoué». Il a demandé la grâce pour Boukharine , «moins coupable» que les autres à ses yeux! La mêlée l’avait repris. Celle de 1939 le trouva aux côtés de la guerre française contre le nazisme, et contre les pacifistes, ces «pauvres gens» qui n’avaient pas compris la différence entre Hitler et Guillaume II .

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