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Le romanche est une langue latine à part entière

Il faut en finir avec toute une série de clichés et reconnaître la minorité romanche pour ce qu’elle est. Cela suppose une curiosité accrue des autres communautés linguistiques pour la quatrième culture suisse, la plus exotique et la moins répandue

La Suisse romanche, la plus petite des quatre, voire des cinq Suisses si on ajoute celle des Suisses de l’étranger, ne compte qu’environ 60 000 locuteurs, soit les populations des villes de Neuchâtel et de Sion réunies. Dès lors, elle peine à se faire remarquer et parfois est tout simplement oubliée. Il faut aussi tenir compte de la réalité d’un parfait bilinguisme romanche-allemand. A tel point que le conseiller fédéral Pascal Couchepin aurait exigé il y a quelques années de recommencer la mise au concours du poste de chancelier fédéral, puisque Corina Casanova n’était pas assez latine à ses yeux. En effet, Corina Casanova était identifiée comme Alémanique dans l’annuaire fédéral. Mais, hélas, il faut savoir que le romanche n’est pas une des trois langues de travail de l’administration fédérale, bien qu’elle puisse s’en servir dans ses rapports avec des citoyens de langue romanche depuis 1996.

Les Romanches sont-ils donc des faux vrais Latins parce qu’ils maîtrisent trop bien l’allemand? Qui se rend compte que le meilleur skieur de fond actuel en Suisse, Dario Cologna, est de langue romanche? Tout comme Pierin Vincenz, PDG du troisième groupe bancaire de Suisse, la Raiffeisen, Giusep Nay, ancien président du Tribunal fédéral, ou encore Vitus Huonder, l’évêque de Coire? Qui sait que l’actuelle présidente de la Confédération, Eveline Widmer-Schlumpf, ou encore le PDG de Novartis, Daniel Vasella, ressentent de la sympathie pour cette langue grâce à leurs mères romanchophones?

Peut-être qu’il est temps d’en finir une fois pour toutes avec les clichés: non, le romanche n’est pas un mélange entre l’allemand et l’italien; c’est une langue latine à part entière, et de ces deux langues, c’est l’italien qui s’en rapproche le plus. Non, à raison de tout juste 20%, on ne parle pas que le romanche aux Grisons, aussi réjouissant que cela puisse l’être. Non, Bad Ragaz n’est ni romanchophone ni situé dans les Grisons. Et enfin, le Rumantsch Grischun n’est ni un festival de musique à Davos, qui au demeurant est germanophone, ni une tourte aux noix. Le Rumantsch Grischun, créé en 1982 par le professeur Heinrich Schmid de l’Université de Zurich, est la tentative d’une langue écrite qui réunit les cinq idiomes romanches dont chacun possède déjà sa propre forme écrite. C’était dès lors pour des raisons émotives qu’une partie de la société romanche s’est récemment opposée à cette espèce d’ingénierie linguistique, aussi utile qu’elle soit pour la communication inter-romanche.

En décembre dernier, le bras de fer entre adhérents et opposants à cette langue a finalement cessé lorsque le Grand Conseil grison a décidé de maintenir à la fois les idiomes ainsi que le Rumantsch Grischun comme langues des méthodes d’enseignement. Tandis que nos collègues de la radio DRS et de la presse écrite alémanique ont couvert ce résultat très consensuel et historique, les médias romands se sont surtout distingués par leur absence.

Les absents auraient-ils toujours tort? D’une part, il faut se rendre compte qu’un voyage de Genève à New York en avion dure presque aussi longtemps qu’un voyage en transports publics de Genève à Martina en Engadine. Les Grisons, pour la Suisse romande, c’est donc avant tout un pays lointain à l’autre bout de l’Arc alpin. Et pourquoi la Suisse romande devrait-elle s’intéresser à ces «mornes» Grisons, avec leurs langues incompréhensibles, alors qu’il y aurait par exemple la Polynésie, le Québec ou d’autres pièces de la mosaïque francophone infiniment plus exotiques et sans barrière linguistique?

D’autre part, il serait temps de s’interroger une fois sur les raisons d’être de ce projet suisse. Sans vouloir jouer la relation de la Suisse romande avec le reste de la Francophonie contre sa relation avec les autres régions de ce pays, le désintérêt romand pour ces dernières se fait ressentir assez fréquemment. Combien de Suisses romands ont fait un «Welsch­landjahr» (année d’échange en Suisse romande) à l’envers? Combien de Suisses romands seraient capables de citer plus de six cantons alémaniques? En plus de l’anglais, est-ce que l’apprentissage d’une deuxième langue nationale est vraiment une trop grande sollicitation?

L’exemple de la SSR avec ces quatre régions audiovisuelles très différentes sert de modèle d’une coopération interculturelle réussie. Elle ne vise pas l’uniformité en respectant profondément les différences. Cependant, à l’intérieur de cette institution, tout comme dans le reste de la Suisse, ce respect dépasse parfois l’intérêt que l’on pourrait avoir pour l’autre.

Je me permets de terminer par l’appel suivant: Suisses romands de tous les cantons – unissez-vous et mettez-vous à la découverte des autres régions linguistiques de Suisse, y compris de la Suisse romanchophone.

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