Opinion

Quand Rome masque ses statues: réflexion sur le relativisme

L’écrivain Jean Romain s’étonne de la promptitude mise par Rome à masquer au musée du Capitole des statues qui auraient pu offusquer la vue du président iranien Hassan Rohani

Faut-il être surpris, déçu ou simplement en colère? A l’occasion de la venue à Rome du président iranien Hassan Rohani, plusieurs statues antiques ont été dissimulées au musée du Capitole, en raison de leur nudité. Le respect de la sensibilité iranienne est évoqué.

Respecter la sensibilité des gens et des civilisations est une disposition humaine somme toute de grand mérite. Il convient, lorsqu’on se rend dans un pays qui n’est pas le nôtre, d’observer ce respect d’autrui. Se présentant chez les gens, nous en sommes les invités, et personne de sensé ne prône les pieds sur les tables et les chaussures boueuses.

Or la tendance aujourd’hui, y compris celle des migrants en Europe, est de venir chez des étrangers en y apportant son propre monde. En l’apportant et en l’imposant. Or nous sommes chez nous; ce sont eux, présidents, ministres, simples péquins, qui arrivent chez nous; et chez nous c’est notre monde à nous qui prime, notre sensibilité, nos coutumes, et cela dans toute la sphère publique. Non qu’il faille la leur imposer, mais simplement parce que ce sont eux les demandeurs. Ils ne doivent donc renoncer à rien, mais mettre entre parenthèses leur système de référence, le temps de la visite. Lorsque je vais dans des pays musulmans, je n’insiste pas pour entrer dans les mosquées avec des souliers à clous: ou bien je me plie à la coutume locale ou je n’y vais pas.

Les sensibilités de chacun ne sont pas bonnes ou mauvaises en soi mais elles s’inscrivent dans un contexte historique et régional. Si nous n’avons pas à imposer à tous ostensiblement notre contexte historique à nous, nous n’avons pas à nous soumettre à leur sensibilité à eux.

Mais on peut comprendre que l’Italie dans une situation économique un peu délicate et voulant signer de juteux contrats avec l’Iran soudain redevenu fréquentable, préférait cacher ce sein que le président iranien ne saurait voir. On n’y perdait pas grand-chose et on gagnait un contrat.

Mais c’est confondre la raison et la cause de cet aplatissement servile. La raison est sans doute celle résumée ci-dessus: on renonce momentanément à peu et on gagne beaucoup au final. La cause est tout autre! La cause provient de notre relativisme. Depuis bien des décennies, le relativisme ronge notre manière de penser et de comprendre. Et c’est sans doute la maladie de la modernité occidentale. C’est une conception qui veut que toutes les opinions se valent parce que chacun a bien le droit d’avoir sa propre opinion dans un monde d’égalité, et tout n’est qu’une affaire d’opinions. L’affirmation de soi est vécue comme une émancipation de toute norme universelle, donc de toute vérité. On confond d’ailleurs relativisme avec relatif: est relatif ce qui prend sa distance avec l’absolu d’une vérité, et c’est le fondement de la critique et de la vérification; est relativiste ce qui fait dépendre toute vérité de la subjectivité de l’individu.

Or tout se passe aujourd’hui comme si un grand nombre de nos contemporains refusaient d’apprécier à leur juste valeur les droits politiques dont ils jouissent, en ignorant quels combats ils ont coûtés. Le relativisme pousse à mettre ce système – la démocratie laïque parlementaire – en concurrence avec d’autres systèmes sans avoir le droit d’en affirmer la primauté. Tous les systèmes politiques sont équivalents pour le relativiste, et affirmer la prééminence de l’un sur l’autre serait illégitime. Mais ceux qui combattent notre système ne sont pas disposés, eux, à admettre que tous les systèmes se valent. A leurs yeux, c’est le leur qui prime. Venant chez nous, ils ne sont pas le moins du monde disposés à s’intégrer, c’est-à-dire à admettre la primauté du système dans lequel ils s’installent. Si certains le sont, ils ne sont pas tous bienveillants.

Ainsi le relativisme nous dispose à baisser les armes et à ne pas suffisamment défendre notre propre identité, et c’est la cause de la pantalonnade italienne devant ce président, qui sans doute n’en demandait pas tant!

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